Passionné(e) d'histoire ? Recevez un email d'Aude chaque semaine.

Garanti sans spam

Spartacus, héros révolutionnaire

On 11/02/2015 by admin
Salve,

Affiche film SpartacusLa question du jour bonjour était Quel esclave dirigea la Troisième Guerre servile en Italie entre -73 et -71? : pour une fois c’était un peu facile – bravo à Alexis de Sch., qui se surpasse décidément ces temps-ci – : il s’agissait de Spartacus (env.100 à 71 av JC).
Spartacus est un héros à la fois touchant et fascinant : gladiateur évadé qui a défié la République romaine en accueillant des dizaines de milliers d’esclaves à sa suite, son histoire a été redécouverte au cours des débats anti-esclavagistes de la Révolution française. Il est ensuite devenu un des héros préférés de Marx ainsi que de nombreux communistes (d’ailleurs, l’inoubliable film de Kubrick avec Kirk s’est inspiré d’une épopée écrite par un écrivain communiste – d’où des petites entorses à la réalité pour mieux magnifier le message généreux et révolutionnaire).

Du fait de cette récupération, Spartacus souffre depuis quelques années d’un effet de contre-balancier : on force en effet le trait inverse – au point d’en faire un héros-malgré-lui, qui “n’avait rien contre l’esclavage”[1] – ce qui semble au moins aussi excessif que les réécritures romanesques communistes.

 

I.Spartacus, un gladiateur révolté au sein de la République romaine

  1. Le contexte : Rome, République esclavagiste:

Spartacus naît vers 100 avant JC : à cette époque, l’économie de l’esclavage se développe considérablement à Rome.

  • En pleine expansion, la République romaine dominait de plus en plus le pourtour méditerranéen (voir carte) : au fur et à mesure des conquêtes, à partir du IIIe s. avant J.-C., l’esclavage s’accrut jusqu’à occuper une place considérable: on estime[2]  qu’en -27 (date où Auguste devient le premier empereur), il y avait 2 à 3 millions d’esclaves sur la péninsule italienne, soit ~30 % de la population!

  • Il est difficile d’estimer le prix moyen d’un esclave – mais dans le film Spartacus, 2000 sesterces  (=environ 7000€ actuels) semblent être une somme considérable. (Bientôt je pourrai avoir un esclave, alors, moi aussi?) Ce qui est sûr, c’est que certains Romains, notamment les grands propriétaires fonciers du sud de l’Italie, possédaient souvent plusieurs milliers d’esclaves pour exploiter leurs domaines.

Juridiquement assimilés à des choses (res mancipi : “chose achetable”), les esclaves étaient privés de liberté :

  • soit parce qu’ils étaient d’un peuple conquis (César se vante par exemple d’avoir ramené un million d’esclaves suite à la guerre des Gaules… Pauvres Gaulois),
  • soit captifs de pirates,
  • soit en punition d’un crime grave (désertion par exemple)
  • soit enfin, tout simplement, parce qu’ils étaient enfants d’esclaves.

Dans le cas de Spartacus, la première minute du film de Kubrik insiste par voix off sur le fait qu’il était un fils d’esclave (donc un vrai héros “prolétaire”, car fils de “prolétaire”/esclave). En réalité, il était bien plus probablement né libre, berger ou peut-être fils d’un chef local (le fait qu’il sache monter à cheval ou qu’il maîtrise des stratégies militaires semble pencher pour une origine noble) en Thrace, région récemment soumise par Rome : de là, il fut enrôlé de force dans l’armée et finit par déserter. Repris, il subit alorsle terrible châtiment réservé aux déserteurs: l’esclavage. Un directeur d’une grande école de gladiateurs l’acheta – et on croit que sa femme, peut-être une prêtresse ou devineresse du culte de Dionysos, le suivit alors jusqu’à Capoue (désolée: la cinématographique esclave Varinia dont il tombe amoureux n’a donc pas existé…).

  1. L’évasion des gladiateurs (73 avant JC):

Spartacus, doué pour le métier de gladiateur, ne semble pas avoir eu “la vocation” :

  • Contrairement aux esclaves domestiques qui étaient régulièrement affranchis, les gladiateurs avaient en effet comme principal débouché professionnel la mort. Ayant conséquemment peu à perdre, Spartacus et ses compagnons de l’école de gladiateurs tentèrent une évasion.
  • Malheureusement, un traître les dénonça : seuls 70 gladiateurs (ou 74?) sur 300 purent s’échapper de l’école, lors d’une nuit d’été de 73 a.C. Ils n’avaient alors ni armes, ni vivres, ni refuge – mais, au lieu de se séparer, ils restèrent unis.

Par chance ou par habileté, ils réussirent à mettre la main sur un convoi d’armes et purent s’équiper :

  • Ainsi, quand les petites milices locales essayèrent de ramener ces 70 hommes surentraînés, elles furent taillées en pièce sans rémission (“Ha vous faites moins les malins que quand vous vous tourniez les pouces dans les gradins de l’arène, hein?!“).
  • Réfugiés sur le flan abrupt d’un volcan, Spartacus et ses compagnons furent alors encerclés par les 3000 soldats d’un prêteur romain (=haut magistrat), qui trouvait visiblement que ces misérables esclaves ne méritaient pas tant : trop confiants, les Romains ne les virent pas s’échapper au moyen d’échelles faites de sarments de vigne, du côté de l’escarpement… et quand Spartacus et ses hommes attaquèrent par derrière leur camp non défendu, ils furent surpris dans leur sommeil et s’enfuirent lamentablement (“Alors c’est qui les misérables maintenant?“)
  • Menant des razzias contre les grandes exploitations pour subvenir à leurs besoins, Spartacus ramenait non seulement de l’or mais, par centaines puis par milliers, des esclaves échappés de ces latifundia.

NB : Ce point est crucial : si Spartacus n’avait pas réellement eu le but altruiste de ramener ces gens qui lui faisaient confiance vers la liberté (en Gaule), on comprendrait mal qu’il eût accepté de s’embarrasser d’esclaves agricoles – hommes, femmes, enfants, vieillards. (D’ailleurs, de nombreux hommes libres, gens du petit peuple, vinrent grossir la troupe des esclaves évadés – preuve que le charisme personnel de Spartacus dépassait largement l’attitude d’un “chef-malgré-lui”). 

Quoiqu’il en soit, sa troupe finit par atteindre le nombre considérable de 60 000 à 100 000 hommes

 

II.Un héros révolutionnaire?

  1. La réaction de Rome et l’impitoyable Crassus (72 avant JC)

Face au danger – mais aussi face à l’humiliation, le Sénat romain se refusa à laisser ces esclaves évadés rejoindre la Gaule : leprécédent eût été trop fâcheux, dans cette économie qui reposait largement sur les esclaves => Rome envoya donc au contraire des moyens de plus en plus sérieux pour les bloquer.
  • Batailles après batailles, légions après légions, Spartacus révéla un redoutable génie tactique et vainquit ceux qui l’affrontaient – malgré une scission de ses troupes, dont une partie refusa de le suivre afin de rester en Italie. Cette partie (30.000 personnes) fut massacrée isolément : pour venger ses amis, Spartacus obligea les soldats romains vaincus à se battre entre eux, à l’instar de gladiateurs, jusqu’à la mort(oui, je sais, le film de Kubrick raconte exactement l’inverse. Mais bon, le vrai Spartacus n’avait pas non plus ce slip-là ils font aussi vivre Gracchus qui était pourtant mort 60 ans avant, donc il fallait se méfier).
C’est alors que le Sénat se décida à confier la contre-attaque à l’homme le plus riche, le plus impitoyable et le plus ambitieux de Rome à l’époque : Crassus. (cf l’HDJB sur lui)
  • Crassus arma (en partie avec ses propres deniers) 70 000 hommes auxquels il imposa une discipline féroce : il réactiva par exemple la décimation, délaissée depuis longtemps car jugée trop cruelle (=on tue un soldat au hasard sur dix), afin de punir ceux qu’il jugeait responsables d’une défaite. [NB: lors d'une décimation, chaque homme tiré au sort est battu à mort (ou lapidé) par les neuf autres de son groupe. Nice.]

  • Réussissant à isoler Spartacus dans la pointe sud de l’Italie, Crassus l’enferma par une gigantesque tranchée de 50 km de long.
  • Spartacus s’aperçut alors qu’il avait été trahi par les pirates, avec qui il avait négocié une fortune pour qu’ils leur fassent quitter l’Italie en bateaux : il était désormais coincé. Avec audace, il réussit à franchir, au cours d’une nuit glacée de vent et de neige, le fossé piégé de Crassus – mais, malgré quelques victoires, et peut-être à cause d’elles (on dit qu’une partie de ses troupes, galvanisée par la défaite d’une légion de Crassus, voulut retourner le combattre), il fut forcé d’affronter une armée qui les submergeait en nombre.
  1. La mort de Spartacus : pas sur la croix mais au combat (71 avant JC)

Spartacus tenta alors le tout pour le tout pour inverser le cours de cette bataille perdue d’avance: égorgeant son cheval pour s’empêcher de revenir en arrière, il décida de tuer Crassus lui-même. Il parvint presqu’à son objectif en tuant deux des centurions de Crassus – mais, blessé, encerclé, il finit par mourir, héroïque comme il avait vécu, les armes à la main. (Donc non, ce passage magnifique qui donne des frissons n’est pas exact – mais on a quand-même la gorge serrée d’imaginer Spartacus, échouant si près du but).
Il restait six mille esclaves survivants : Crassus les fit crucifier sur les 200 km de la via Appia qui mène à Rome – soit la plus grande crucifixion de masse qu’aient jamais opérée les Romains. Et visiblement, cette répression barbare servit d’exemple dissuasif puisqu’il n’y eut plus jamais de “guerre servile” (=révolte d’esclaves).
Je sais, c’est une fin un peu triste – cependant, sa mémoire ne s’est pas perdue : la ligue “spartakiste”(=ligue révolutionnaire à Berlin pendant la première guerre mondiale) ou le club de foot de Moscou lui rendent hommage (maintenant vous saurez pourquoi on parle du “Spartak de Moscou) ainsi que, plus récemment, les séries Rome ou Spartacus!

La question du jour est “Sous quel nom est plus connu Henri d’Artois, duc de Bordeaux, qui fut prétendant à la couronne de France de 1844 à sa mort en 1883?

Allez en paix & à mercredi prochain,
Love,

Aude


[1] C’est la thèse de Eric Teyssier, Spartacus, entre le mythe et l’Histoire, 2012 – qui soutient également que le charmant Crassus, qui acquit sa fortune gigantesque par des moyens plus que douteux, n’était qu’un “businessman”. Merci pour les businessmen, ils seront ravis d’être comparés à Crassus.
[2] Selon Marc Ferro, Le Livre noir du colonialisme, 2003
Envoyez à un ami DEVENEZ LECTEUR

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Passionné(e) d'histoire ? Recevez un email d'Aude chaque semaine.

Garanti sans spam