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Pourquoi Jean Moulin portait une écharpe

On 25/02/2015 by admin

Hello,

Le premier de mes héros, mon doux mon tendre mon merveilleux amour, est évidemment Jean Moulin. On le connait tous sous cette forme là :

 

c’est-à-dire avec une écharpe et un regard plus ténébreux qu’Humphrey Bogard.
Mais pourquoi portait-il toujours sa fameuse écharpe?

Pour le style?
Pas du tout – avant d’être un de ceux qui ont préféré mourir que de trahir, Jean Moulin était avant tout un excellent haut fonctionnaire, avec une conscience aiguë de ses devoirs, qui l’a conduit à être un héros ordinaire et pas sexy (dans un premier temps) : un héros de bureau (qui se souciait fort peu de ses écharpes).

Pourquoi alors son rôle de préfet (à Chartres), pas sexy, mérite-t-il de sortir de la pénombre de l’Histoire ?

  • D’abord, rappelons que Jean Moulin (1899-1943) fut 1/ le plus jeune sous-préfet de France (nommé en 1925, donc à tout juste 25 ans) ; puis – comme si cela ne suffisait pas–, 2/ le plus jeune préfet de France en 1938 (Bref « la classe à Dallas » comme dirait G.K.)
  • Et dans son rôle de préfet-obscurément-bureaucrate, Jean Moulin mérite d’être connu – parce que c’est à ce moment-là que s’est joué, en quelques jours méconnus (du 14 juin 1940 au 18 juin 1940) son Premier Combat – nom que porte son seul livre, de très courtes mémoires qui nous sont parvenues (un peu par miracle) et dont je vous conseille plus que vivement la lecture (ne serait-ce que pour l’indicible bonheur d’entendre la voix de celui qui s’est tu).

Ce que j’aime dans ce Premier Combat, c’est qu’on voit vraiment à quel point il est celui qui a su dire « Non » : pas seulement au moment où on lui mettait le pistolet sur la tempe (genre de moments bien identifiés où tu sais que si tu cèdes, tu es un salaud – ou au moins un lâche), mais dès le tout premier petit moment anonyme où il lui aurait été très facile de se trouver des excuses pour ne pas réfléchir, céder et enterrer sa conscience.
Or savoir repérer ce que ce genre de moments, s’en extraire et, finalement, dire non – quelles que soient les conséquences –, est exactement la raison pour laquelle j’aime autant Jean Moulin : il lui a fallu non seulement un très grand courage mais surtout une très grande intelligence pour savoir ouvrir les yeux – et aussi un amour de la Patrie et de l’Honneur tellement chevillé au cœur que l’idée de sa propre mort lui était naturellement si peu importante qu’il put dire paisiblement: « Je n’aurais jamais cru qu’il soit si facile de faire son devoir ».

Quand l’histoire se déroule, du 14 au 17 juin, donc dans les trois jours qui précèdent la capitulation française face aux Nazis, la France était au plus fort de l’Exode.
On l’a oublié, mais l’Exode avait jeté un quart de la population française sur les routes: les gens, paniqués, pourchassés par l’aviation allemande, dépourvus de tout, étaient de plus en plus désespérés à chaque étape – puisque les villes étaient désertées et qu’il n’y avait plus rien pour se nourrir, pour mettre de l’essence dans leur voiture, plus même d’eau et plus personne pour les soigner quand ils étaient blessés.
Bref, le cauchemar – et Jean Moulin voyait bien sûr affluer dans sa préfecture, Chartres, ces files interminables de miséreux.
Alors, ça paraît anodin, mais c’est en fait son premier acte d’héroïsme anonyme :

  • Il n’abandonne pas son poste de Préfet (contrairement à beaucoup, qui cédèrent au sauve-qui-peut)
  • Par son exemplarité et son sang-froid (et éventuellement des petites menaces si nécessaires ;-) ), il convainc tous ses subordonnés de faire de même
  • Il tente de mettre de l’ordre dans tout cet immense désordre : il retrousse ses manches, au sens propre du terme, pour faire cuire du pain, organiser des équipes de pompiers, refaire fonctionner les hôpitaux, calmer les émeutes, bref : toutes les multiples choses de première nécessité.

Celui qui dit “Non” (du 17 juin au 18 juin 1940):
Et c’est là, que, tout à coup, se produit le passage imprévu à l’héroïsme totalement sexy : le 17 juin 1940, jour de la capitulation de Pétain, les Allemands arrivent à Chartres. Le général allemand est plutôt très courtois – il est francophile –, mais pour Jean Moulin, éperdument amoureux de la France, il est terrible de devoir le saluer et lui donner les clés de la Préfecture pour qu’elle devienne la Kommandantur.
Il rentre dîner, quand des officiers allemands viennent le chercher pour qu’il signe un Protocole, qui permet d’entériner que neuf femmes et enfants ont été atrocement mutilés, violés et tués par des tirailleurs sénégalais qui passaient par là. Je laisse la parole à Jean: « Pensez-vous vraiment, leur dis-je en refusant de prendre le papier, qu’un Français, et, qui plus est, un haut fonctionnaire français, qui a la mission de représenter son pays devant l’ennemi, puisse accepter de signer une pareille infamie ? ».
[Oups. On l’avait pas vu venir ce coup-là. Moi je croyais qu'il fallait juste signer et finir de dîner.]
Et là… tout à coup, en une fraction de secondes, le monde bascule : les Allemands passent soudainement du statut d’officiers de la Wehrmacht à celui de brutes déchaînées: les coups pleuvent; « Les preuves sont formelles », lui explique le petit nazi face à lui. Quelles preuves ? « Les violences subies offrent toutes les caractéristiques des crimes commis par les Nègres ». Jean Moulin sourit. Les Nazis deviennent enragés. Il doit signer*. Il refuse. Il demande à être amené devant leur général : les soldats rient. Après une demi-heure de coups de crosses & de coups de bottes, alors qu’il n’arrive plus à tenir debout mais qu’on lui interdit de s’asseoir, les Nazis décident de l’emmener à la grange où sont les corps.
Lorsqu’il arrive dans cette grange, la vision est apocalyptique : il manque de s’effondrer, mais il refuse toujours de signer – « Il est évident que ces femmes et enfants ont été tués par balles et non violés par nos soldats français », rétorque-t-il.

Les Nazis deviennent fous – ils le jettent sur le tronc ensanglanté et glacé d’une femme, et le rouent à nouveau de coups – mais surtout, ils décident probablement de le tuer à ce moment-là : il devient trop gênant parce qu’il a compris leur mascarade. Ils le remportent dans la voiture, direction les geôles de torture. Après sept heures de tortures, il est enfin jeté dans une cellule, où un tirailleur sénégalais** prisonnier se trouve déjà.
A ce stade, il sait qu’il ne pourra plus tenir. Plutôt mourir que trahir. Mourir ? Il pense à sa mère – la seule à qui il doive le compte de sa vie. Il sait qu’elle pardonnera volontiers cette mort quand elle comprendra que c’était pour éviter de trahir la France et d’accuser des compatriotes innocents. Alors… Alors il se suicide.
Il attrape un bout de verre brisé, par terre, et se tranche la gorge.
( => La fameuse écharpe ? Eh bien c’est pour cacher son horrible cicatrice au cou.)
Le lendemain, le sang s’est écoulé, mais pas la vie. Les soldats qui viennent le chercher paniquent en le voyant couvert de sang et avec un trou béant à la pomme d’Adam ; il est transporté à l’infirmerie – où il a le temps de disculper le tirailleur de sa cellule, qu’on commençait à accuser. La panique des soldats allemands, qui ne savaient pas quoi faire quand ils l’ont trouvé dans son sang, lui a sans nul doute sauvé la vie : une fois à l’infirmerie, ils ne peuvent plus le torturer à mort et se débarrasser discrètement de son corps – bref, paradoxalement, c’est justement son suicide qui l’a empêché de mourir.
Les tortionnaires apprennent – mais trop tard – qu’il est sauvé ; ils parlent de malentendu, du fait que Jean Moulin a voulu coucher avec “le Nègre” et en a subi les conséquences => « Vous rendez-vous compte, ma Sœur, (dit une de ces charognes à l’infirmière), que votre Préfet a des mœurs déviantes? » – mais tout est terminé : leur plan a échoué. Les corps mutilés sont officiellement classés comme victimes des bombardements, Jean Moulin est félicité par les autorités allemandes (=le fameux général “aimable”, sans doute réellement navré de l’attitude ses officiers) de l’énergie qu’il a mis à défendre l’honneur de son pays.
Six mois plus tard, Pétain le démissionne. De Gaulle lui confie l’immense tâche d’unifier tous les réseaux de Résistance intérieure au sein du CNR (Conseil National de la Résistance) en 1942/1943: c’est le début de la partie célèbre de son histoire – mais nous, on sait qu’il était déjà un héros.
Aude

*Pourquoi diable les Allemands voulaient-ils à tout prix le faire signer? Excellente question que Jean Moulin pose d’ailleurs à ses bourreaux. Ils n’ont pas eux-mêmes de réponse.
** Je ne sais pas ce qu’il est advenu de ce tirailleur et s’il a finalement été sauvé, mais ce qui me paraît clair est que si Jean Moulin avait accepté de signer, il aurait en tout cas été directement fusillé.

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