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César ou rien (Aut Cæsar, aut nihil)

On 27/11/2015 by admin

Ciao puttis!

La question du jour bonjour était qui est-ce?  BGet la réponse, trouvée par Aglaé Gld sans Google Images, était César Borgia.

Vitrail BorgiaCésar Borgia (dont le portrait a tapissé les murs de Paris l’année dernière, du fait de l’exposition du Musée Maillol) est, avec son père le pape Alexandre VI et sa sœur la belle Lucrèce (interprétée par Guillaume Gallienne à la Comédie française il y a deux ans) le troisième Borgia de la SainteInfernale Trinité qui a régné sur Rome de 1492 à 1503.

Ces trois-là ont été tellement géniaux de scandales et horrifiants de crimes (même si Lucrèce était en réalité infiniment plus sage que Victor Hugo ne nous l’avait laissé espérépenser) qu’ils ont incarné la pire décennie de débauche de l’histoire de la papauté.

Pas trop dur : ils ont poussé si loin les records qu’ils sont à la limite du hors-jeu (exactement comme la longueur de cette HDJB : DESOLEE mais tout était passionnant et rien éliminable).

 

Contexte : comment l’Italie à l’époque, c’était vraiment pas pareil

(vous pouvez sauter cette partie mais je vous la conseille

Carte ItalieIl est difficile de comprendre comment les Borgia ont pu exister + régner aussi longtemps sans être arrêtés si l’on ne comprend pas que, à l’époque où l’Histoire se déroule, les choses étaient bien différentes d’aujourd’hui : c’était l’apogée de la Renaissance italienne, et l’Italie était morcelée en une multitude de petits Etats rivaux qui passaient leur vie à se faire la guerre.

Le Pape, à la tête de son propre Etat – l’Etat pontifical -, était en théorie censé mettre de l’ordre et apporter la neutralité rafraîchissante d’un arbitre. En théorie.

  • En pratique, cela faisait looooongtemps[1] que des tensions existaient entre les papes et les autres souverains autour du pouvoir temporel du pape (=son Etat)
  • Au XVème siècle, les papes se comportaient de plus en plus comme des rois rivaux des autres, oubliant leur rôle de guides spirituels : ils avaient des maîtresses, des enfants, et comme leur charge n’était pas transmissible, ils étaient encore plus portés que les monarques héréditaires à s’enrichir très vite et beaucoup => puisqu’ils n’avaient que quelques années, il fallait amasser suffisamment pour mettre leurs enfants à l’abri…

Quand Rodrigo Borgia fut élu, cela faisait quelques dizaines d’années que les papes étaient de pire en pire. Un cercle vicieux très simple s’était produit :

  • chaque mauvais pape s’empressait de nommer ses “neveux” (ou alors ses enfants cachés) aux charges les plus lucratives (=> d’où le mot “népotisme“, qui vient de l’italien nepote signifiant neveu)
  • les places restantes étaient ensuite vendues au plus offrant (souvent de riches cadets des grandes familles italiennes) : nommés à 20-25 ans, voire 17, ces jeunes cardinaux élisaient à leur tour un pape qui leur donnerait le plus d’argent possible en échange de leur vote à l’élection pontificale (=>corruption appelée simonie, c’est-à-dire l’achat et/ou la vente de biens spirituels).

La vie magique de César?

César Borgia, qu’il le veuille ou non,  incarnait à lui seul toutes ces dérives :

  • RodrigoSon père, neveu du pape Calixte III, avait été nommé cardinal à 25 ans – mais il avait passé son temps dans des magnifiques boîtes coquines (avec du matériel). Un jour, Rodrigogo La Saumure Borgia tomba amoureux de la tenancière d’une maison de prostitution : elle était blonde et belle, il la maria (avec quelqu’un d’autre) et eut avec elle quatre enfants − dont César et Lucrèce. (Mais Rodrigo tomba ensuite encore plus amoureux de Julie Farnèse[2], cf note de bas de page pour une lettre d’amour-lol). Contrairement aux autres évêques qui se faisaient discrets, Rodrigo reconnut sans vergogne qu’il avait eu ses enfants pendant qu’il était évêque et non avant d’être rentré dans l’Eglise (chose évidemment strictement interdite).
  • En 1492, l’affreux pape Innocent VIII, le pire népotiste que la papauté ait connu (jusqu’alors), mourut
    • Se sentant mourant, il essaya une des premières transfusions de l’histoire : il espérait que le sang de trois jeunes enfants le ferait redevenir jeune => les enfants, payés un ducat[3] chacun, moururent vidés de leur sang, et l’horrible Innocent-pas-si-innocent VIII mourut également (bien fait) : la jeunesse éternelle n’était pas encore atteinte.
  • César, qui avait 17 ans, aida son père, enfermé en conclave, à acheter les votes des cardinaux en amenant des brouettes entières d’or et d’argent au domicile de cardinaux achetés (en tout, les tractations s’élevèrent à 80 000 ducats, soit la valeur de la vie de 80 000 enfants #SmileyWinkCynique). Chère papauté.
  • => Dès le jour de son couronnement, Rodrigo Pas De Vergogne Borgia, devenu le pape Alexandre VI, nomma César archevêque et un an plus tard cardinal (de Valence en Espagne, ville dont les Borgia, espagnols, étaient originaires). Lucrèce, qui n’avait que 13 ans, fut mariée pour nouer de nouvelles alliances. (Pas De Vergogne #2).
  • Portrait CésarCésar aurait pu être parfaitement heureux, mais il était en fait furieux : bien qu’aîné de famille, c’était son petit frère qui avait hérité du titre de duc, pendant que lui avait été destiné à l’Eglise. En tant que cardinal, il ne pouvait donc pas faire la guerre (=> l’horreur) + devait s’habiller en violet (=> l’enfer) + devait porter la t.o.n.s.u.r.e (=> pire que la mort). Or César voulait être César (version Jules & Ave Caïus) ou rien, comme le dit plus tard sa devise.
  • Il se mit alors à haïr son petit frère dont il était jaloux : en 1497, leur mère organisa un banquet pour les réconcilier mais, au retour, le petit frère tomba dans une embuscade, fut poignardé et son cadavre jeté dans le Tibre. Hop. Le pape, désespéré, persuadé que le ciel le punissait (ainsi que n’avait cessé de lui prédire le célèbre prédicateur de Florence, Savonarole, qui disait avoir des visions de l’Italie succombant dans l’Enfer et conduite par lui) : il décida donc une série de réformes spectaculaires pour corriger à peu près tout ce qui n’allait pas dans l’Eglise. Malheureusement, ses belles intentions furent de courte durée, et l’enquête lui fit brutalement comprendre que c’était César qui était derrière l’assassinat : il fit interrompre brusquement les recherches sans aucune explication et, pendant quelques mois, ne parla plus à César. Mais, trop léger pour ne pas être oublieux, il lui pardonna finalement et lui légua tous les titres et propriétés du frère assassiné (au grand dam de la veuve, qui se voyait dépossédée de ses biens, après avoir été dépossédée de son mari) => César, qui avait 22 ans, fut donc récompensé de son crime en ayant le droit d’abandonner la voie ecclésiastique (et surtout la tonsure, Alléluia!).

“César ou rien” ou Les Grandes Espérances (militaires) de César:

En fait, César rêvait de se constituer un royaume dans le centre de l’Italie Portrait César roi(il avait même fait graver les exploits de Jules César sur son épée). Son père, qui spoliait sous des prétextes variés tous ceux qui possédaient des domaines intéressants, était son meilleur allié : difficile de résumer en deux phrases toutes les tactiques qu’ils employèrent, tant elles furent nombreuses, mais elles consistaient souvent en empoisonnements, ou jugements pour rébellion/enfermement/étranglement discret (ou pas) dans la prison du château Saint Ange, ou simplement en conquêtes militaires. Une chose est certaine : mieux valait ne pas leur faire confiance et faire alliance avec eux, parce qu’ils étaient pires avec leurs amis qu’avec leurs ennemis.

  • LucrècePar exemple, leurs alliés Sforza, du premier mariage de Lucrèce, se firent assez rapidement laminer (le mari de Lucrèce resta en vie par miracle, uniquement parce que Lucrèce ordonna à un de ses serviteurs de se cacher derrière une tapisserie pendant que César venait la voir et lui faisait part de sa volonté de le tuer : le serviteur courut ensuite prévenir le mari, qui s’enfuit à temps. Il dut néanmoins dire qu’il était impuissant et que Lucrèce était vierge pour que l’annulation de leur mariage soit prononcée, ce qui coûta beaucoup à son honneur.)
  • Lucrèce, donc, fut déclarée vierge par son père devant toute la cour réunie – Alexandre VI Sans Vergogne ne se soucia pas du fait que c’était moyennement crédible parce qu’elle était enceinte de six  mois de son amant (L’amant fut immédiatement assassiné par César, pour lui apprendre à coucher avec sa soeur). Pas de vergogne : le pape déclara que César était le père de cet enfant et que la mère était inconnue, et il le dota avec des biens de l’Eglise.
  • Bafoué, l’ex-mari Sforza se vengea en racontant dans toute l’Europe que Lucrèce et César étaient amants. Difficile de savoir si c’était vrai, même si les historiens s’accordent à dire qu’il y a du vrai (mais dans quelle mesure?). Un détail me semble troublant (hormis le fait que de nombreux ambassadeurs racontent que Lucrèce et César passaient des nuits entières à danser les yeux dans les yeux ou enfermés ensemble dans une chambre, ou qu’ils ont assisté ensemble (avec leur père) à des soirées où César prévoyait des prix pour celui qui “honorait” le plus de courtisanes dans la nuit – sympa la mifa) : c’est que le pape, quand il fit peindre ses appartements au Vatican, recouvrit le plafond (au grand scandale des croyants bien sûr) de tout le mythe d’Isis et Osiris, comme “symbole de résurrection” (Jésus n’avait qu’à bien se tenir). Or, évidemment, Osiris et Isis sont frère et sœur, dieux et rois à la fois : connaissant le pape Alexandre VI, j’estime qu’il était capable d’afficher ainsi que son fils et sa fille, exceptionnels, avaient droit à un amour d’exception – mais, pour être honnête, je n’ai lu cette interprétation chez aucun historien, CQFD.Isis et Osiris 2
  • Les alliés du second mariage de Lucrèce, les rois de Naples, subirent également durement leur alliance. Lucrèce était tombée très amoureuse de son second mari, et elle supplia César de ne pas l’assassiner quand César voulut s’emparer de son royaume. Mais une nuit, le jeune et beau mari fut attaqué sur les marches de la place Saint-Pierre : laissé pour mort, il fut vite porté dans les appartements de Lucrèce au Vatican. Lucrèce et sa belle-sœur ne doutèrent pas une seconde que César était le commanditaire de l’agression, et elles décidèrent de monter elles-mêmes la garde jour et nuit auprès du blessé. Au bout d’un mois, alors que celui-ci allait mieux, César vint lui rendre une visite et lui murmura à l’oreille : « Ce qui ne s’est pas fait au déjeuner, se fera au souper ». Le pape fut prévenu de ces paroles par l’ambassadeur de Venise, mais il répondit : « si César a pris sur lui de châtier son beau frère, c’est que celui-ci l’a bien mérité ! ». Merci Papea. => Deux jours plus tard, César, sûr de son impunité, rentra dans la chambre avec son plus fidèle ami (un assassin qui l’aidait dans toutes ses basses œuvres), chassa les deux femmes et fit étrangler le pauvre mari dans son lit. End of the story.

Bref, malheureusement, il est impossible de raconter toutes les anecdotes pour donner une idée de la terreur (mâtinée de fêtes grandioses et délurées) qu’Alexandre VI et César firent régner en Italie, au vu et au su de toute l’Europe.

  • Cependant, si je devais en garder une révélatrice de leur fourberie, ce ne serait pas un meurtre ou un viol (même s’il y a de quoi faire) mais plutôt le jubilé de l’an 1500, où des centaines de milliers de fidèles venus de l’Europe entière convergèrent vers Rome pour l’absolution de leurs péchés : Alexandre fit sonner les cloches chaque midi pour appeler les fidèles aux dons pour la croisade qu’il organisait pour récupérer Constantinople et le sud de l’Europe : dans cette perspective, il spolia lui-même des héritages, confisqua des biens, créa de nouveaux évêques en échange de sommes astronomiques, recréa les Indulgences, vendit des biens de l’Eglise… Mais la ferveur populaire et la noblesse de la cause (l’Europe entière rêvant de délivrer les territoires perdus) l’emporta. Une fois que tout cet argent fut amassé, César puisa dedans pour se faire faire de nouveaux habits (ses manteaux, couverts d’or et de pierres précieuses, coûtaient souvent l’équivalent d’un million d’euros actuels) et habiller richement ses soldats et ses chevaux; puis, avec le reste de l’argent, il leva de nouvelles armées et continua ses guerres pour se constituer son royaume dans le centre de l’Italie. Bref, la croisade annoncée dans toute l’Europe n’avait existé que pour tromper mille fois mille personnes (comme quoi c’est possible, Emile).

Bien sûr, les meilleures choses ayant une fin, le pape Alexandre VI mourut en 1503, étrangement malade après un banquet (c’était peut-être une mort naturelle due au paludisme, mais peut-être pas).César survécut (difficilement) au banquet, mais tout s’effondra pour lui : le nouveau pape, Jules II, haïssait tellement les Borgia que, en 1507, il fit sortir le cadavre d’Alexandre VI de son sarcophage après l’avoir traité de Satan et ordonna qu’on coupe le doigt (alors en pleine décomposition) qui avait porté l’anneau pontifical qu’il avait été si souvent obligé de baiser. César, arrêté, fut spolié de ses possessions. Il avait réussi à unifier le centre de l’Italie sous son pouvoir (=> il est d’ailleurs parfois qualifié de “premier à avoir voulu unir l’Italie”, ce qui est évidemment abusif) ; il réussit à s’enfuir, mais il finit piteusement ses jours de l’autre côté des Alpes, chez son beau-père le roi de Navarre, tué en 1507 alors qu’il assiégeait une forteresse.

Quant à Lucrèce, qui avait été mariée une troisième fois (juste à temps pour être “à l’abri”), elle survécut longtemps et eut une vie plutôt calme.

On fait le bilan, calmement, en se remémorant chaque instant

Même si cette période a entraîné un discrédit considérable pour la papauté (Martin Luther, qui arriva à Rome en 1510, n’appela pas la ville « la rouge prostituée de Babylone » tout à fait par hasard), certains journalistes réhabilitent parfois les Borgia. Personnellement, cela me paraît être du parfait bullshit, qui s’appuie en général volontairement sur le flou pour essayer d’être crédible. Par exemple :

Alexandre VI, stigmatisé à cause de sa vie privée scandaleuse, a régné onze ans (il est mort en 1503). Comme pape, il a néanmoins laissé un bilan positif : politique habile, administrateur prudent et mécène généreux, il a renforcé les missions, combattu l’hérésie, encouragé les théologiens et soutenu les écoles spirituelles alors naissantes.

=> lol + lol +lol. (Il est vrai qu’en laissant son nain bouffon mimer une fois la messe derrière lui, Alexandre VI avait “soutenu les écoles spirituelles alors naissantes”, et qu’il avait “combattu l’hérésie” en faisant pendre et brûler l’énervant Savonarole qui n’arrêtait pas de lui demander de se repentir).

Néanmoins, le qualificatif de “politique habile” mérite examen, ne serait-ce que parce qu’il est partagé par Machiavel : son modèle avoué dans Le Prince est César Borgia, dont il loue ses qualités de cynisme et d’immoralité indispensables -selon lui- pour assurer un bon gouvernement (quand on n’a pas d’autre choix). J’aurais bien aimé relire Le Prince (c’est court) pour y re-réfléchir en sachant tout cela (mais aussi en sachant la vitesse à laquelle toute la puissance de César s’écroula) – spontanément, j’aurais tendance à dire que l’expérience prouve que cela ne marche qu’un temps et que la confiance est plus facile à perdre qu’à gagner…

La question du jour bonjour parle de la conquête d’Algérie, faite pour des raisons amusantes : En quelle année débuta la conquête d’Algérie par la France?

Baci,

Aude

[1] en fait, presque tout le Moyen-Âge : souvenez-vous des interminables bagarres entre les Guelfes et les Gibelins, de la pénitence de Canossa ou de la gifle d’Anagni

  • Giulia et Venezza[2] Julie, 15 ans, était la petite sœur d’Alexandre Farnèse, 25 ans (celui qui donna son nom au palais Farnèse et qui devint pape sous le nom de Paul III). Considérée comme la plus jolie femme de Rome, Rodrigo (58 ans) en devint fou et l'”acheta” à Alexandre contre un poste de cardinal. Julie, maline, faisait semblant d’hésiter à aller retrouver son légitime époux pour mieux le faire chanter. Rodrigo (devenu pape entre-temps) la suppliait et payait des fortunes pour qu’elle jure de n’être qu’à lui. Une de ses lettres est vraiment mégalol : on y voit cet homme, qui tua de ses mains ou fit tuer des milliers de gens, qui traitait et trompait des rois et des peuples, impuissant et pusillanime face à une jeune fille : « Ingrate et perfide Julie… Bien que nous ayons jugé mauvaise ton âme, nous ne pouvions nous persuader que tu agirais avec tant de perfidie et d’ingratitude alors que tu nous as si souvent assuré et juré de demeurer fidèle à notre commandement et de ne point t’approcher de ton mari. A présent, tu veux te donner à lui, cet étalon d’élevage! Nous t’interdisons sous peine d’excommunication et de malédiction éternelle de retourner chez ton époux »
  • [NB : à la fin, Julie le laissa tomber, malgré la fortune qu'il avait payée pour la libérer après qu'elle avait été fait prisonnière. (=>hihi).]

[3] En pur taux de conversion de la valeur du gramme d’or, cela signifie 105€. Mais pour l’époque, 105€ étaient une petite fortune, surtout pour des enfants de la rue. Podium

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