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Ange ou Démon (Luthor ou Luther)

On 16/10/2015 by admin

La question du jour bonjour était :
Quel moine de Wittenberg cloua ses 95 thèses sur les portes de l’église en 1517?
et la réponse était Martin Luther King (1485-1546)! [Bravo Guillaume Unstoppable Nrb!]


—In short—
Martin Luther est fondamentalement sympathique (ou du moins le croyait-on jusqu’à cette HDJB):

>> Il s’est révolté contre les Indulgences (=monnayer le pardon de Dieu : pas sérieux);
>> Il a dit aux représentants du Pape-cynique et de l’Eglise-qui-brûlait-des-gens :
« Je ne peux ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est ni sûr, ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit en aide. » – belle leçon de courage
>> Il préfère la consubstantiation à la transsubstantiation[1] (#Jteperdsàla2èmesyllabe).

Pourtant, personne ne nous avait précisé un petit détail : 

  • Luther, gentil moine courageux et héros national allemand, était également un serial-lancPortrait Martin 3eur d’anathèmes, obsédé par le diable et capable d’une insupportable violence :
    • Il a commencé par maudire le Pape (qui, certes, était un pape en carton) puis le clergé tout entier puis les sorcières puis les Turcs mahométans (du calme); puis il a appelé à égorger, massacrer, éventrer les paysans révoltés (=100 000 morts, j’ai dit du calme); puis à expulser d’Allemagne sans pitié les Juifs et incendier leurs synagogues[2] (#TuTeCalmesOuJeTeCalme).
    • Petite cerise sur le gâteau: Luthor Luther interdisait de se révolter contre le pouvoir en place même s’il était tyrannique car le pouvoir vient de Dieu. Très rageant quand on pense à son influence et au régime nazi (Martin Luther, t’es vraiment un King)
    Pourtant, on comprend pourquoi il a pu changer l’Allemagne et le monde depuis 500 ans…

 

–In moins short—
La vie de Luther a déterminé les principaux traits de sa doctrine religieuse :

  • Martin Luther v2Né en 1483 dans une famille très exigeante (ses parents le battaient comme plâtre à la plus légère faute), Luther était terrorisé à l’idée du Jugement dernier (Dieu le Démon le battrait-il comme plâtre pour tous ses péchés?). Et plus encore, il était terrorisé à l’idée de mourir sans s’y attendre − donc sans avoir pu se confesser et recevoir l’extrême onction (le sacrement des mourants).
  • Un jour qu’il avait 22 ans, la peste frappa Erfurt, la ville où il faisait des études : deux de ses meilleurs amis moururent dans l’épidémie ; sa terreur augmenta encore d’un cran.
  • Précisément au même moment – la Faucheuse lui voulant du mal, c’est certain -, il se retrouva en pleine nuit, dans la pénombre d’une forêt menaçante, pris dans un effroyable orage où, il le savait, il le sentait, la colère de Dieu et la foudre allaient s’abattre sur lui. Trempé et terrifié, il se jeta en bas de son cheval et s’écria « Sainte Anne, sauve-moi et je me ferai moine ! ».
  • Sainte Anne, sympa, lui évita la foudre, et il rentra comme promis dans un couvent (l’avantage étant que, là-bas, il aurait plein de moines à disposition pour lui donner l’extrême onction en cas d’arrivée subite de la Camarde).
  • Au couvent, assez logiquement, il passait son temps à se confesser et il s’imposait sans cesse des mortifications extrêmement dures pour faire pénitence. Pourtant, il ne trouvait pas la paix intérieure : même en se confessant plusieurs fois par jour, il se sentait toujours derechef pécheur, ne serait-ce que parce qu’il n’avait pas mis une contrition assez contrite dans son repentir. L’enfer.

Bref, impossible de luther contre lui-même ; il eut alors une intuition lumineuse, capable de le sauver de son angoisse : la confession ne servait à rien? donc seule la foi* pouvait sauver les pécheurs. Sa doctrine était née. (“Eurêka, j’ai encore une chance d’échapper à Belzébuth”).

La naissance du luthériasnisme :
Il enseignait depuis 1507 ; il alla même à Rome, cette “rouge prostituée de Babylone” (→NB :son style fleuri pourquoi il a été l’auteur le plus lu du XVIème siècle). Rome, cette catin, était son négatif : lui ne  se préoccupait que du salut de son âme, elle ne se préoccupait que de politique, d’orgies et d’art.

  • Léon XEffectivement, Léon X, trentenaire en 1513, était devenu pape uniquement grâce à son noble nom de “Médicis” & il s’intéressait bien plus à la chasse, aux fêtes et aux artistes qu’à la recherche du Vrai en théologie[3].
  • Bien sûr, Léon X vida les caisses de l’Eglise en deux ans (1513-1515) : il décida donc de relancer les Indulgences[4] pour re-remplir ces dernières. Mais, évidemment, Martin, intransigeant à l’extrême pour lui-même, ne risquait pas de transiger avec cette technique à deux florins : en 1517, la veille de la Toussaint − jour où il y aurait un maximum de monde à l’église −, il placarda à Wittenberg ses 95 thèses pour dénoncer le Pape + les Indulgences + la capacité du clergé à donner le pardon + le Purgatoire + la crainte de mourir (→ lol, quand on connaît la sienne), bref tout ce qui l’empêchait de dormir. Malgré le sérieux du sujet, le texte est drôle et vivant et il eut immédiatement un énorme succès.

 

C’est le début du combat contre le Pape-pas-très-pape:
Léon X, certes moyennement content des 95 thèses, était néanmoins trop léger et insouciant pour s’apercevoir de l’importance de ces choses religieuses (ce qui, de la part d’un pape, était médiocrement perspicace, convenons-en) : lorsqu’il en prit conscience, c’était trop tard, Luther s’était fait de tout-puissants alliés :

  • d’une part, la noblesse d’Allemagne, qui s’empara de toutes les terres de l’Eglise dans le Saint Empire (motivation +++  pour soutenir Luther)
  • d’autre part, les simples paysans et croyants, qui considéraient Luther comme leur héraut. Ou héros. Ou les deux.

Bref, quand Luther fut convoqué à la Diète de Worms (1521), il traversa le Saint Empire romain germanique acclamé par la foule et quand il refusa de se rétracter à la Diète, il n’était pas exactement seul contre tous comme on se l’imagine habituellement ; en réalité, il avait le soutien des Princes (ceux qui justement “protestèrent” contre l’Empereur Charles Quint six ans plus tard, donnant le nom de “Protestantisme”). Cela dit, il fut excommunié et “mis au ban de l’Empire”, ce qui signifiait tout de même que, théoriquement, n’importe qui pouvait légitimement le tuer. Ouch.

  • Frédéric III le Sage 2Frédéric III le Sage, prince de Saxe [très sympathique à cause de ses grosses joues et de sa précieuse collection de 19 000 reliques de saints (entre autres : du "lait de la Sainte Vierge" et "un morceau du buisson ardent") dont il dut, le pauvre, se débarrasser quand Luther décréta que les saints, la Vierge et les reliques étaient des superstitions], fit enlever Luther pour le mettre en sécurité dans son château. Comme nul ne savait où il était passé, sa légende enfla encore. #IchBinLegende.
  • En “détention”, Luther accomplit son œuvre la plus considérable : une traduction de la Bible en allemand. Il faut imaginer la révolution culturelle et religieuse (>>les gens apprirent à lire pour pouvoir la lire) que cela représentait : c’était une des premières en langue vernaculaire − et, plus encore, cette Bible est considérée comme le tout début de la langue allemande, qui n’existait jusqu’alors que sous la forme d’agrégat d’idiomes oraux. #Historisch.

Le succès de Luther fut tel qu’il se sentit dépassé :

  • Aux paysans pauvres qui, enthousiastes, se révoltèrent contre les Princes comme ils s’étaient révoltés contre le clergé, il répondit horrifié qu’ils étaient la manifestation du démon et encouragea les Princes à les exterminer (1524-1526) #ToughLuck.
  • Il se défendit tout sa vie d’être prophète (Comme Brian, dans La Vie de)
  • Dépassé également par la rupture avec l’Eglise, il traversa de grandes et fréquentes crises morales, doutant de lui-même, persuadé que le diable l’inspirait, regrettant parfois d’avoir entraîné une telle révolution religieuse, jetant son encrier sur le Démon qui l’empêchait d’écrire (l’encre sur le mur de sa chambre a été soigneusement conservée dans le château de Frédéric depuis 500 ans) − ce qui ne l’empêchait pas de (ou même le poussait d’autant plus à?) se répandre en imprécations contre de nouveaux “ennemis démoniaques” sans cesse découverts.

Bref, il était à moitié génial, en tout cas hyper courageux, et voulant très certainement faire le Bien. Ce qui n’empêche cela dit pas de faire le mal, parfois… Et puisque tous les fidèles sont égaux par le baptême donc tous prêtres*, il renonça au couvent et épousa une religieuse “évadée” dont il eut six enfants – il engendra surtout 868 millions de petits Protestants… Pas mal.
La question du jour bonjour est : Quel diplomate, né en 1805, a fait construire le canal de Suez?

Küßchen,

Aude


*Doctrine protestante, les cinq solae

  • Sola scriptura — > les conciles peuvent se tromper, la Bible non
  • Sola gratia –> les bonnes œuvres, les prières, les indulgences ne servent à rien : seule la Grâce de Dieu sauve
  • Sola fide –> la seule chose que peut faire l’Homme pour espérer être sauvé est d’avoir la foi
  • Solus christus –> Jésus est le seul intercesseur et tous les fidèles sont égaux par le baptême donc tous prêtres
  • Soli deo gratia –> aucun culte ne peut être rendu à autre chose que Dieu : non aux saints, aux reliques, aux symboles, à la Vierge…

 

[1] Transsubstantiation = pour les Catholiques, le pain et le vin de l’Eucharistie sont totalement (=100%) chair et sang de Dieu une fois consacrés
≠ consubstantiation = pour les Luthériens, le pain et le vin sont à la fois chair et sang de Dieu ET pain et vin (=50/50) une fois consacrés
[2] C’est seulement de 2015 que date la première publication française de Des Juifs et leurs mensonges… (Quand on voit l’influence néfaste que le texte a eu depuis des siècles sur l’antisémitisme allemand, on se dit #soulagement:/)
[Nb : je ne cautionne absolument pas l'introduction du texte dans le lien ci-dessus − mais c'était le seul site qui donnait le texte complet, quoique approximativement traduit]
>> La première phrase donne une bonne idée de la suite :
« Je m’étais fait à l’idée de ne plus écrire à propos des Juifs ou contre eux. Mais depuis que j’ai appris que ce peuple méchant et détestable n’arrête pas de nous attirer à lui par la ruse, nous les Chrétiens, j’ai publié ce petit livre, afin d’avoir ma place parmi ceux qui s’opposent aux activités diaboliques des Juifs et qui recommandent aux Chrétiens de rester sur leur garde en ce qui les concerne.»
>>  + un résumé de “Sept recommandations honnêtes et pratiques” qu’on y trouve à la fin (sans les ornementations d’imprécations et de malédictions qui les accompagnent):
1.Incendier les synagogues
2.Abattre et raser les maisons des Juifs
3.Confisquer leurs livres
4.Réduire les rabbins au silence ou les tuer s’ils refusent de se taire
5.Dénier le droit de circuler aux Juifs
6.Interdire l’usure
7.Faire gagner leur pain aux Juifs “à la sueur de leur nez”
(je vous avais dit que ce n’était que jusqu’à aujourd’hui qu’on aimait bien Martin)

[3] Il était tellement passionné de chasse que, dans sa Bulle de 1520 pour excommunier Luther, il a fait une métaphore sur le sanglier qui doit sortir du bois. Non mais lol.

[4] (=argent donné par les croyants pour la construction de la basilique Saint Pierre de Rome, en échange de quoi leurs péchés ou ceux de leurs défunts leur étaient remis)

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