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La chute du trouble : grandeur et décadence d’Ivan Le Terrible

On 19/12/2014 by admin

Hello les choux Здравствуйте!

Ivan le Terrible, torturé et bourreauVous aussi, l’ambiance de Noël + les cours du rouble + la conférence de presse de Poutine hier[1] vous donnent envie de parler de neige et de Russie ? Tant mieux, parce que vous allez pouvoir mentionner ce soir (à votre dîner de Noël en pull à renne et bonnet à pompon) que vous êtes au taquet sur le sujet. Comme vous le savez bien, la neige et la Russie n’auraient pas le même visage sans (…Quel est le premier tsar de Russie, qui règna de 1547 à 1584  déjà ?) Ivan le Terrible (1530-1584)Bravo Alexis SchöneAntwort !

Ivan le Terrible est un peu l’ogre de notre enfance (surtout si vous lisiez comme moi les Contes et Légendes de Russie) – sauf qu’il a vraiment existé. Si vous êtes stylés et cultivés, vous avez peut-être lu sa (géniale) biographie par Henri Troyat, ou vu l’incontournable film d’Eisenstein commandé par Staline, dont Ivan était un modèle (Tiens, Staline, tyran cruel et paranoïaque, admirait Ivan, tyran cruel et paranoïaque !? Oh comme le monde est plein de coïncidences !).
On distingue souvent, par facilité, deux parties dans le règne de ce personnage complexe, intelligent, pieux, qui se croyait le représentant de Dieu pour créer la nouvelle Jérusalem en Russie et priait plusieurs heures par jour — mais commettait durant le reste de sa journée les pires atrocités :
  1. Une première partie, assez grandiose, où il a posé les fondements de l’État russe moderne et initié une série de réformes & d’exploits guerriers
  2. Une seconde partie, où il bascula pied à pied dans la folie jusqu’à aboutir à sa propre chute et presque tuer le fruit de ses exploits (au sens propre comme au sens figuré)

 

  1. Ivan IV : le premier tsar de Russie, ambitieux et prometteur
  1. Un peu de contexte : Ivan IV, un enfant (dé)traqué dans une Russie en construction 
L’enfance d’Ivan le Terrible fut elle-même terrible et explique la majeure partie de son caractère torturé :
  • unnamedFils, attendu pendant 25 ans, du Grand Prince de Moscou Vassili III, Ivan naît dans une Moscovie considérablement agrandie par son grand-père et son père (cf carte). Mais la principauté est instable : à l’intérieur, les boyards (=noblesse russe), n’acceptent pas leur récente soumission au Grand Prince et, à l’extérieur, les Tatars (=Mongols descendants de Gengis Khan & de la Horde d’Or) n’acceptent pas la récente insoumission du Grand Prince (ils possédaient la Moscovie cinquante ans auparavant.)
  • Malheureusement pour Ivan, son père  décède quand il n’a que trois ans : sa mère, une très belle femme, devient régente et entreprend d’emprisonner ou de tuer tous ceux qui pourraient menacer le futur pouvoir de son fils (oncle, beaux-frères, etc) => climat constant de méfiance et de complots, absolument charmant pour l’épanouissement de l’enfant…
  • Évidemment, un beau jour, quand il a 8 ans, la mère d’Ivan meurt dans d’atroces souffrances, sans doute empoisonnée (ha bah oui mais c’est chacun son tour aussi !). La vie du petit Ivan est gravement menacée – les boyards qui se disputent le pouvoir n’ont aucun intérêt à garder cet enfant embarrassant. Ont-ils eu pitié de son jeune âge ? En tout cas, même si Ivan craignit à chaque instant pour sa vie, subit des humiliations et injustices répétées, fut enfermé et roué de coups sans raison, eut faim, froid et peur constamment, aucun des Boyards ne se dévoua pour le tuer à temps. Dans ce climat de terreur, il se vengeait de son impuissance en torturant les animaux. (On avait prévenu, c’était chacun son tour, tant pis si les animaux sont innocents.)
Et puis Ivan eut un beau jour 13 ans, des chiens méchants, et envie de montrer à ces boyards qui le martyrisaient qu’il avait grandi. En plein banquet de Noël (je vous avais dit que cette HDJB était parfaite pour raconter à vos dîners de Noël), il lâcha ses chiens sur le chef des boyards : celui-ci fut déchiqueté vivant sous les yeux ravis d’Ivan. Vous reprendrez bien un peu de pudding.
  1. Le brillant début de règne :
Commence alors son émancipation puis son règne prometteur :
  • A 16 ans, il décida de se faire nommer Tsar (=César) de toutes les Russies, ce qui n’avait jamais été fait jusqu’alors : ferme et déterminé, mais également instruit (pétri de littérature religieuse) et très pieux, il voulait reprendre l’héritage byzantin (l’Empire de Constantinople était tombé cent ans auparavant) et créer une nouvelle capitale orthodoxe… Ce choix audacieux, véritable défi à l’Europe et aux boyards, montre son extraordinaire vision politique.
  • Il se maria un mois plus tard : comme le Prince dans Cendrillon, il choisit sa femme parmi 1500 jeunes nobles à marier. L’élue, Anastasia Romanovna (=qui a donné ladynastie Romanov) était belle, douce et apaisait sa cruauté et sa paranoïa ; ils s’aimèrent profondément et eurent beaucoup d’enfants : bref, c’est la partie Disney de la vie d’Ivan.


Saint Basile et Ivan
Autre grand succès : à 22 ans, après deux vaines tentatives, il décida d’attaquer ses principaux ennemis, les vilains Tatars.
  • Son attaque est un modèle d’audace stratégique : il fit entièrement préconstruire des forts en bois démontables pour son armée, à mille kilomètres de la capitale tatare, puis les transporta sur des radeaux et les installa en une nuit (ou en un mois, mais la légende d’une nuit est plus drôle). Le lendemain, surprise ! Les Tatars, réputés invincibles, se firent massacrer et la victoire d’Ivan fut si retentissante qu’il fit construire Saint Basile (le monument le plus connu de Russie avec le Kremlin) pour la célébrer.
  • Il annexa leur gigantesque territoire, créant ainsi la Russie moderne (la minorité musulmane tatare est encore aujourd’hui la plus grande minorité de Russie)
>> Bref, le jeune Ivan était aimé et admiré du peuple entier : tout allait plutôt bien. Jusqu’à ce que…

 

  1. Grandeur et décadence d’un tsar trop sanguinaire pour être un bon chef
  1. Mort de la femme d’Ivan : la fin de la partie brillante du règne
Malheureusement pour Ivan et sa gentille femme, elle tomba étrangement malade et décéda en 1560 (Ivan avait 30 ans). Lui qui avait vu sa mère mourir tout aussi étrangement et qui avait passé son enfance entre les complots et les empoisonnements ne crut pas un instant à une coïncidence : il tortura & tua plein de boyards pour venger sa douleur.
Les historiens interprétèrent cela durant des siècles comme une preuve de sa maladive paranoïa — mais, à la fin du XXème, le corps d’Anastasia fut analysé et on trouva de fortes doses d’arsenic, mercure et plomb : Ivan avait eu raison de se méfier…
Après cette mort, la vie d’Ivan est souvent vue comme un long déclin vers la folie : le récit de ses mariages suivants fait par exemple beaucoup plus penser à Barbe Bleue qu’à Cendrillon…
  • Il haït rapidement sa 2nde femme (–> il la fit peut-être empoisonner) ; la 3ème fut également empoisonnée (sans doute par les boyards) quinze jours après son mariage ; la 4ème était une félonne qu’il fit enfermer dans un couvent (il tua sa famille pour la peine); la 5ème périt mystérieusement ; la 6ème fut enfermée dans un couvent après avoir assisté à l’empalement de son amant ; la 7ème fut attachée à un carrosse et noyée dans l’eau glacée par les chevaux le lendemain des noces parce qu’il l’accusait de non-virginité ; et enfin, la 8ème épousa Ivan suffisamment tard pour qu’il n’ait plus que la force de mourir (« Ouf, c’était moins une ! », comme dirait Tintin)
  1. La paranoïa et l’oppression :
À l’époque de la mort de sa première femme aimée, donc, Ivan recommença à craindre constamment les complots. À force de torturer les boyards (il adorait les tortures variées et raffinées, mais elles sont honnêtement trop horribles pour que je donne le détail) (sachez simplement qu’il avait fait par exemple construire une marmite géante pour mieux bouillir des hommes entiers – vous voyez le genre), il finit par faire fuir ses propres amis, qui passèrent à l’ennemi, effrayés d’être les prochains sur la liste.
  • Le front militaire de l’Ouest, créé pour ouvrir la Russie à la mer Baltique, s’enlisa et finit par une défaite.
  •  Torturé, paranoïaque, superstitieux, Ivan décida brusquement un jour de 1564 de quitter Moscou et d’abdiquer. Les historiens estiment que c’était une pure manœuvre pour qu’on vienne le supplier de reprendre le pouvoir (ce qui advint effectivement, le peuple l’aimant beaucoup à l’époque). Personnellement, cela me paraît une explication insuffisante et trop risquée : son caractère paraît suffisamment complexe pour expliquer une véritable crise semi-mystique. Quoiqu’il en soit, touché par la procession qui vint le prier de revenir, il reprit les rênes de la Russie, en exigeant cette fois un pouvoir illimité: il divisa alors la Russie en deux et garda pour son pouvoir personnel la meilleure – il instaura une armée horrible, de 6000 hommes, qui faisaient régner la terreur, et (pour)chassa sans pitié tous les nobles auxquels ces terres appartenaient jusque-là. Il éradiqua même une ville entière (Novgorod) sous prétexte qu’il la trouvait trop proche de ses ennemis de l’Ouest… Et bien sûr, il obligeait ses hommes à prier, comme lui, plusieurs heures par jour (à force de se taper le front contre terre pour se recueillir, il avait développé une callosité sur le front!) avant d’aller massacrer ensemble. Ces sombres années ruinèrent une partie de ses précédents efforts et l’économie de la Russie fut vivement atteinte.

Les victimes de ses tortures ou exactions sont si nombreuses qu’une seule chose est sûre: en dix ans, leur nombre dépassa toutes celles causées par les 150 pires années de l’Inquisition espagnole (plus de 15 000 victimes, sans compter Novgorod). Restant malgré tout populaire auprès du petit peuple, qui était sensible à son discours religieux et au fait que les victimes étaient avant tout la noblesse (d’où le fait que Staline l’admirait tant), Ivan avait tant basculé dans la violence que ses crises devenaient de plus en plus imprévisibles.

InfanticideUn jour de 1581, voyant arriver sa belle-fille enceinte qui ne portait qu’une robe (au lieu des trois dictées par l’étiquette) (normal, elle était enceinte), il se mit tant et si bien à la rouer de coups qu’elle perdit, quelques jours plus tard, son enfant. Le fils d’Ivan, arrivant pour protéger sa femme, fut frappé à la tête par son père et son sceptre.

Ivan, voyant son fils à terre, inconscient, réalisa qu’il était en train de tuer son propre enfant, son fils préféré, son héritier. Il pria ardemment, quatre jours durant, que Dieu le guérisse. Trop tard. Son fils mourut, et moururent avec lui les espoirs d’une dynastie: c’est le début du “temps des troubles”, dont la Russie ne sortit que trente ans plus tard avec la dynastie Romanov.
Après cet infanticide (un des plus célèbres de l’Histoire), il s’enfonça dans une vie de prière et de repentance et réussit à mourir presque en odeur de sainteté.
=> Ivan aurait pu rester dans l’histoire comme Ivan Le Conquérant – il resta comme Ivan le Terrible, qui avait posé les bases de la Russie moderne tout en tuant le fruit de son travail par sa folie meurtrière…

**La question du jour est outrageusement facile et a encore un rapport avec Noël : Quel empereur fut couronné le 25 décembre 800? **

Je vous embrasse, bonnes vacances à ceux qui ont la chance de partir dès ce soir & courage aux autres,

Aude

[1] “L’Occident voudrait que l’Ours mange tranquillement des baies et ne chasse plus le porcelet dans la taïga. Mais si l’Ours faisait ça, l’Occident l’enchaînerait et lui limerait les dents.” (Du grand Poutine, presque du Pouchkine)

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