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Splendeur et misère d’un surintendant

On 18/09/2015 by admin


Chers vous,

La question était Quel surintendant des finances de Mazarin fut arrêté et destitué sur l’ordre de Louis XIV en 1661? Bravo à Adrien de P. qui a trouvé Fouquet au surtaquet!

“Nicolas Fouquet”, c’est un peu la contraction de “Nicolas S. au Fouquet’s” − et, curieusement, c’est un peu la même histoire où la chute commence au sommet-même de la gloire. Cela dit, la petite différence entre les deux est que Fouquet, après avoir été un des hommes les plus jalousés de France, a ensuite été, probablement, un des plus plaints.

Au début, Fouquet avait de quoi être envié : tout lui réussissait, il avait de vrais amis & de vrais amours, il avait richesse, puissance & gloire, il avait le plus beau château, les meilleurs poètes, architectes, peintres, musiciens, écrivains, cuisiniers, comédiens, jardiniers… Bref, sa vie était parfaite et sa devise, “Quo non ascendet“, liée à son nom en gallo  (foucquet = écureuil), signifiait « Jusqu’où ne montera-t-il pas? ».

Mais, malheureusement, tout cela était si insolent que, Drame, le Roi-Soleil lui-même en prit ombrage.

Cette jalousie aurait pu être simplement flatteuse, mais le problème est que Fouquet avait autre chose contre lui : un ennemi implacable en la personne du ministre Colbert, qui s’était choisi comme symbole la couleuvre[1] (“coluber” en latin rappelle “Colbert”). Or, comme son animal-symbole, Colbert avait le sang froid et attendait patiemment dans l’ombre le moment de mordre.

Fouquet vs Colbert

Avant que l’on arrive à ce moment délicat, Fouquet était monté très vite, très haut:

  • Il était né en 1615 dans une famille particulièrement pieuse (ce qui ne l’empêcha pas de devenir, plus tard, libertin et séducteur) : sur douze enfants, dix de ses frères et sœurs devinrent religieux ; lui-même tonsuré, il faillit rentrer dans les ordres.
  • Mais il fut repéré par Richelieu, qui lui trouvait du talent (et assez peu de vocation pour les ordres), qui lui fit faire à la place du droit. Satisfait de lui, il lui confia ensuite des taches délicates ; Fouquet, à la hauteur, s’en sortit avec brio: tu iras loin mon petit.
  • Nicolas épousa ensuite le meilleur parti de la Bretagne : une jeune fille très, très riche, et qu’il aimait en outre passionnément mais qui, malheureusement, mourut au bout d’un an (il mit dix ans à s’en remettre). Pour se consoler, il hérita de sa fortune et se remaria avec une femme encore plus jeune et encore plus riche dix ans plus tard. (Tu iras très loin mon petit).
  • Après la mort de Richelieu[2], quand la France bascula dans la guerre civile, Fouquet eut l’inspiration de sa vie : il choisit sans hésitation le parti − très risqué car ils étaient très seuls − de Mazarin et de la Reine Mère: c’était la “Fronde” (1648-1653), pendant laquelle le petit Louis XIV (âgé de 5 à 10 ans) fut traumatisé par la peur constante d’être tué. Ce choix fut le jackpot : Mazarin et la Reine-Mère gagnèrent à la fin, et, comme Nicolas était devenu surintendant des finances (=avec la haute main sur les recettes et les dépenses de l’État), il en avait profité pour beaucoup s’enrichir et devenir un des hommes les plus influents du royaume… (Ca y est, tu es arrivé très loin, mon petit.)

A partir de cette époque, Colbert, son rival qui était également un protégé enrichi de Mazarin, se mit à le haïr. On le comprend : Colbert était aussi rigoureux que Fouquet était brouillon, aussi terne que Fouquet était charismatique, aussi travailleur que Fouquet était fêtard => inévitablement, entre le comptable consciencieux et le surintendant dépensier, les relations devinrent rapidement venimeuses. Ou plus exactement : Colbert détestait Fouquet, qui en retour le méprisait. Ce qui est pire que tout.

La rivalité était équilibrée par un statu quo arbitrée par Mazarin, le “premier ministre” de Louis XIV (et son parrain), mais… un jour de mars 1661, Mazarin mourut.

Louis XIV, qui avait 23 ans et pensait depuis longtemps qu’il était largement capable de gouverner, montra à tout le monde qui il était  en Louis XIV, roi soleildéclarant à son Conseil, deux jours après la mort de son cher parrain : « Jusqu’à présent, j’ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le Cardinal ; il est temps que je les gouverne moi-même. Vous [=Le Conseil] m’aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai. »

Bim. (Who run the world? Who run this motha?) (Un mois plus tard, pour ceux qui n’avaient pas encore compris, Louis XIV aurait ajouté : « L’Etat c’est moi ».)

Dans cette nouvelle situation, il fallait réagir très très vite et s’adapter encore plus rapidement… Mais la différence entre Colbert et Fouquet, c’est que Colbert avait compris le profond complexe de Louis XIV, traumatisé par la Fronde et voulant écraser tous ceux qui pouvaient le menacer; alors que, malheureusement pour lui, Fouquet crut, au contraire, que le jeune roi faisait un caprice pour montrer qu’il était aux commandes, mais qu’il recommencerait très vite à se mettre en retrait et confier les vrais problèmes à d’autres. Bref, Fouquet pensait probablement qu’il pouvait devenir le prochain Mazarin, et qu’il fallait plutôt distraire Louis XIV des affaires plutôt que de l’y plonger.

Comme nous on sait la fin (et qu’on sait même que Louis XIV s’est révélé tellement autoritaire qu’il a créé la notion-même du monarque absolu), on se dit “bah oui mais Fouquet est un peu boulet quand-même, tant pis pour lui, aussi!“. Indeed, mais soyons juste: vous auriez vu Louis à l’époque! Jeune, beau, toujours en train de jouer des rôles d’acteurs avec de la poudre dorée et toujours en train de tomber fou amoureux (“pour la seule et unique fois de toute ma vie”) de plein de nanas, vous auriez sans doute pensé comme Nicolas F. Ce qui eût été une erreur.

Quoiqu’il en soit, à partir de cet instant, Colbert se frotta les mains et joua à fond sur la corde sensible : il dépeignait au roi Fouquet comme tout-puissant, menaçant, richissime, voleur et probablement traître — et, pour achever de scandaliser Louis XIV, il lui expliquait à quel point les finances de son royaume étaient à l’inverse dramatiquement endettées…

Bref, l’araignée tissait sa toile. Et au milieu, Fouquet s’agitait comme une mouche : car plus il essayait de plaire au roi et de conquérir son cœur, plus Fouquet donnait raison à Colbert. Fouquet organisait des fêtes somptueuses pour plaire au roi? C’était pour le manipuler et cela prouvait sa richesse éhontée. Il lui promettait de remettre en ordre les finances et n’y arrivait pas? C’était parce qu’il cachait ses magouilles. Il était en train de fortifier Belle-Ile-en-mer? C’était pour disposer d’un fief pour sa rébellion.

  • Bref, tout se retournait contre lui, et Fouquet, en effet, accumulait les bêtises : il corrompait réellement les proches de Louis XIV pour s’assurer qu’ils disaient du bien de lui, profitait réellement du désordre des finances pour s’enrichir, et, pire que tout, faisait réellement fortifier Belle-Ile-en-mer pour se rebeller s’il se faisait arrêter − plan qui était indéniablement un crime de lèse-majesté[3]. Vous avez encore pitié de lui? Vous avez peut-être raison (mais moi non: entre la France et Fouquet, je choisis la France). 


Ainsi, seulement cinq mois après la mort de Mazarin, quand Fouquet donna en août 1661 une grande fête dans son nouveau et sublime château de Vaux (à visiter absolument, évidemment) pour honorer le jeune roi, Fouquet était très loin de se douter qu’il était déjà condamné…
Cette fête est restée dans l’Histoire tant elle fut extraordinaire : il y avait des milliers de convives, des feux d’artifices, une pièce de Molière écrite exprès pour l’occasion avec une chorégraphie de Lully écrite également exprès, la présence de tous les plus grands artistes, mais aussi une nouveauté éblouissante: les jardins à la française (=qui, vus depuis les fenêtres du châteaux, composaient d’extraordinaires motifs de buis)
… Bref, ce fut une splendeur permanente qui éblouit profondément Louis XIV. Le contraste avec sa propre situation était violent : à cette époque, Versailles était encore un champ marécageux… Du coup, au lieu d’en être reconnaissant à son surintendant, Louis était fou de rage quand il pensait à tout cet argent dépensé dans un royaume surendetté; aussi, quand il partit de la fête, Louis XIV jura de faire « rendre gorge à tous ces gens-là ».
Voltaire a très bien résumé la situation: « A six heures du soir Fouquet était le roi; à deux heures du matin il n’était plus rien ».

Pour mettre à exécution leur plan d’exécution, Colbert et Louis XIV pensèrent bien évidemment qu’il ne fallait surtout pas affronter Fouquet de face et risquer de déclencher une nouvelle Fronde. Ils eurent donc quelques idées horribles :

  • Louis XIV allait proposer à Fouquet le poste de chancelier, afin de lui faire vendre sa charge de procureur général qui le rendait justiciable uniquement devant ses amis du Parlement. (Master ès fourberie.)
  • Louis XIV demanderait en outre l’argent de cette vente (=un million, une petite fortune) et, surtout, ajouterait qu’il se méfiait de Colbert et voulait le faire arrêter. (Master and commander ès fourberie.)

Fouquet, ravi et crédule, dit à un ami le matin-même de son arrestation : « Demain sera le plus beau jour de ma vie ». Lol. Je ne crois pas non.
D’Artagnan arrêta Fouquet juste après un conseil où Louis avait été particulièrement aimable  : il l’avait rejoint exprès à Nantes, dans ses terres, ce que Nicolas avait pris pour une marque d’honneur — et ce qui était en réalité dans l’esprit de Louis une intention de le frapper « lorsqu’il se croirait au plus haut point de sa fortune et dans le pays où il se flattait d’être le plus considéré par les établissements et les avis qu’il avait ». (Ha oui, vu comme ça…)

Immédiatement, Fouquet fut emprisonné. Aux débuts de son arrestation, logiquement, la foule le huait sur son passage ; mais, progressivement, l’iniquité de son procès devint si flagrante (preuves visiblement maquillées, juges intimidés ou destitués, confiscation de ses biens, acharnement de Colbert qui n’avait pas de titre pour siéger au tribunal mais qui siégeait quand-même, défense courageuse de sa part et de celle de ses amis & de sa femme, etc etc) que le doute s’installa et qu’il fut plaint.

  • Après tout, même si son enrichissement était certain (15 millions de livres), il était moindre que celui de Mazarin (40 millions) et égal à celui de Colbert ; et même si les moyens employés étaient abusifs, ils étaient les mêmes que les autres et surtout, ils n’étaient pas illégaux.
  • Bref, le roi souhaitait sa condamnation à mort, mais les juges − courageusement puisqu’ils s’exposaient à la colère royale − se prononcèrent finalement pour l’exil et la confiscation des biens. Louis XIV, furieux, utilisa son « droit de grâce » pour aggraver la sentence (ironie et surtout exception dans l’Histoire de France) : Fouquet fut condamné à la prison à vie, avec l’interdiction de visites (sa femme fut en plus, elle-même, cruellement, séparée de leurs enfants) (<— moyen sympa, le Roi Soleil). Fouquet mourut, quinze austères années plus tard, dans la froide prison de Pignerol, malgré toutes les démarches entreprises par ses amis pour fléchir le roi. On imagine comme il a dû regretter d’avoir voulu être sympa avec le Roi avec sa petite fête.

Finalement, l’ascension et la chute de Fouquet furent si vertigineuses, si dignes d’une tragédie, que Dumas en fait le héros gentil, quasi-saint, du Vicomte de Bragelonne, victime de l’arbitraire et de la jalousie royale. Pourtant, Louis XIV, en montrant une telle fermeté une telle dureté, a très clairement pris une des décisions les plus importantes et les plus profitables de son règne : il a ainsi considérablement renforcé son pouvoir & la centralisation de l’Etat (sans compter sa récupération des idées & des talents repérés par Fouquet pour Versailles!) et Colbert, qui avait récupéré les responsabilités de Fouquet, se révéla d’une fidélité indéfectible au roi : il réussit à remettre de l’ordre des finances + développa l’industrie + fit prendre l’essor au commerce… Si bien qu’on lui pardonne, même s’il reste assez antipathique.

La question du jour bonjour est une vraie question de Trivial Pursuit : « A en croire sa carte de visite, quelle était la profession d’Al Capone? ». Tricky.

Kisses et ne vous exposez pas trop près du soleil (pas dur ces temps-ci me direz-vous),

Aude


[1] Non mais quelle idée de choisir la couleuvre comme symbole? Sérieusement? Pourquoi pas le rat ou la tique tant qu’il y était?
[2] Richelieu avait incroyablement augmenté les impôts pour mener la guerre à l’Espagne => en 1635, le budget annuel de la France était de 40 millions de livres. L’année suivante, de 200 millions.
Bim, x5 in the face.
[3] [j'adore le commentaire de l'abbé Choisy sur ce plan : « projets de révolte qui eussent mérité la mort si le ridicule n'en avait adouci le crime ». Lacunaires et irréalistes, ils ont été retrouvés cachés derrière un miroir par Colbert (ce qui est très cold war style). ]

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One Response to “Splendeur et misère d’un surintendant”

  • Anonymous

    Petite précision : le nom Fouquet ne vient pas d’un mot de la langue bretonne, mais du gallo, qui se parle dans l’est de la région.

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