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C’est là que l’on voit la grandeur de votre civilisation

On 06/11/2015 by admin

La question du jour bonjour était : Quel architecte[1], né en 1805, a fait construire le canal de Suez? et, mabrouk Marion S B, il s’agissait de Lesseps.

 Princesse al Tarouk

– in short –

J’avais envie de parler du canal de Suez pour plein de raisons :

  • le canal est aujourd’hui LE grand symbole de la gloire de l’Egypte − et ce n’est pas un hasard si les Égyptiens relancent un nouveau grand projet d’amélioration qui enthousiasme le pays.
  • à l’origine du canal, il y a deux hommes : un Français, Lesseps, qui a surmonté d’incroyables difficultés, techniques, financières et surtout diplomatiques pour réaliser un rêve fou, « Ouvrir la terre aux hommes » (devise de la Compagnie universelle du Canal de Suez), et un Égyptien, son ami le vice-roi Saïd Pacha : à eux deux, malgré l’Empire Ottoman qui régnait sur l’Egypte et n’avait aucune envie de voir sa province prendre son indépendance, et malgré le Premier Ministre anglais prêt à tout pour empêcher que des Français accomplissent un tel exploit, ils ont réussi une des plus grandes œuvres du XIXème siècle.
  • Et pourtant, aujourd’hui, le souvenir de l’un et de l’autre est méprisé en Egypte, comme le symbole de l’impérialisme occidental qu’ils ne représentaient ni l’un ni l’autre; pourtant, GDF Suez devient “Engie” (c’est moins stylé) pourtant, on oublie nous-mêmes qui ils ont été et ce qu’ils ont fait.

Réparons-un peu cela.

– in short –– in moins short –

Canal des pharaonsC’est là que l’on voit la grandeur de votre civilisation : construire pareil ouvrage il y a 4000 ans, il fallait être visionnaire !

Contrairement ce que tout le monde croit (y compris Larmina), le canal de Suez existait déjà sous les Pharaons. Si. Les Egyptiens étaient capables de construire des pyramides, mais pas que : deux mille ans avant Jésus-Christ, ils construisirent un canal qui reliait le Nil à la Mer Rouge. (=plus court que mer Rouge / la mer Méditerranée). Habile Bill. Bien sûr, le canal était régulièrement ensablé et nécessitait des travaux d’entretien pharaoniques (hoho) − d’ailleurs, quand Cléopâtre voulut s’en servir pour mettre sa flotte à l’abri d’Octave, elle dut finalement… faire transporter ses bateaux à dos d’hommes. Moyen pratique.

Mais ça, c’était avant.

Napoléon-ce-génie, lorsqu’il conquit l’Egypte, fit rechercher les traces du vieux canal. Les Français furent rapidement chassés d’Egypte, mais ils gardèrent paradoxalement de (très) bonnes relations avec leurs anciens ennemis : le nouveau vice-roi, Méhémet Ali, était un fervent admirateur de Napoléon et de la France (d’ailleurs, c’est lui qui a offert l’obélisque de la Concorde en signe d’amitié.). Le père de Ferdinand de Lesseps, consul en Egypte, avait joué un rôle dans cette bonne entente : il avait aidé Méhémet Ali, à l’époque où celui-ci n’était qu’un simple colonel, à parvenir au pouvoir… (Boxe-les tous, Mohamed Ali)

Photo LessepsDu coup, quand Ferdinand, en digne fils de son père, fut nommé en 1832 consul d’Egypte, il profita largement des amitiés nouées : il fréquentait souvent Méhémet Ali et faisait même faire de l’équitation à son dernier fils, un petit gros qui désespérait son père par ses kilos (Ferdinand, sympa, lui donnait en cachette des macaronis malgré son régime : le petit Saïd, reconnaissant, ne l’oublia pas). Du coup, quand, vingt ans plus tard, l’ex-gros Saïd devint à son tour vice-roi de manière totalement inattendue, Ferdinand, qui était en retraite forcée dans la diplomatie, sauta dans le premier bateau pour l’Egypte. Le pauvre Saïd avait à peine eu le temps de fêter son avènement (avec un open-buffet de macaronis) que Ferdinand lui sortit LA grande idée dont il avait toujours rêvé : le canal.

En fait, Saïd Pacha ne demandait qu’à être convaincu : un tel projet, grandiose, permettrait d’assurer à l’Egypte puissance et indépendance vis-à-vis de son suzerain, l’Empire Ottoman; en outre Lesseps, passionné, était assez convaincant. Saïd lui donna donc une concession pour le creusement et l’exploitation pendant 99 ans et Lesseps fonda la Compagnie de Suez (=ancêtre de Suez Lyonnaise des eaux)

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

Evidemment, il fallait l’autorisation du sultan ottoman − or ce sultan était sous la coupe des Anglais. Et le Premier Ministre anglais, Lord Palmerston, se méfiait des Français comme de la peste : persuadé que la France voulait simplement s’emparer de l’Egypte, il ne recula devant aucune campagne de diffamation et aucune pression sur Istanbul pour obliger le sultan à interdire le projet.

  • Loin de se décourager, Lesseps convainquit Saïd Pacha d’y aller à l’audace : s’ils commençaient les travaux, les Anglais ou le sultan n’oseraient pas lever une armée pour les en empêcher.

Parallèlement, Lesseps parcourut l’Europe à la recherche de financiers. Sincèrement désireux de faire un projet consensuel, il ne leva pas les fonds qu’en France et réserva intentionnellement des parts à l’Angleterre et aux autres puissances européennes (« Le canal n’est pas l’apanage d’une nation. Il doit sa naissance à une aspiration de l’humanité. »). Bien sûr, Saïd Pacha, son principal sponsor, lui acheta 22% des actions, quitte à s’endetter. En France, les actions furent facilement levées; les gens se cotisaient pour participer à ce beau projet et Lesseps put annoncer triomphalement que tout avait été vendu. Mais dans les autres pays européens, les actions engagées ne trouvèrent finalement pas preneurs: pour éviter de compromettre la crédibilité de l’entreprise, Saïd Pacha les racheta discrètement : il se chargea de 22% supplémentaires, mais il devenait surendetté…

En 1859, la construction fut lancée :

  • sur la pression des Anglais, le sultan de la Sublime Porte envoya une vaste flotte pour interdire les travaux. Saïd Pacha ne trembla pas (Pacha le Panache) et Lesseps, dont la cousine issue-de-germaine était la femme de Napoléon III, réussit à faire intervenir l’Empereur, qui s’entendait bien avec le sultan, pour le convaincre de se retirer. C’était moins une.
  • 3 villes nées des sablesLe canal rejoignait en ligne droite (ou presque) la mer Rouge à la Méditerranée, à un endroit où la côte méditerranéenne était toute sablonneuse : sur ce désert, Lesseps créa un port, Port Saïd, du nom de Saïd Pacha. Bien mérité.

 

La construction du canal de Suez, une boucherie?

En fait, le principal point noir de l’histoire, qui continue de faire débat aujourd’hui, porte sur la main d’œuvre : les Anglais avaient fait pression pour qu’elle ne soit pas française (de peur que la France en fasse une armée d’occupation – #Paranoïa) et Saïd Pacha avait réquisitionné de la main d’œuvre égyptienne selon le principe ancestral de la corvée.

  • Je n’ai pas réussi à trouver des chiffres fiables pour le nombre de morts, or c’est un point assez crucial : j’ai tantôt lu que 25 000 personnes avaient été réquisitionnées, tantôt que 120 000 étaient mortes (Je vous demanderais de la cohérence), tantôt qu’elles étaient très bien payées, tantôt que c’était une main d’œuvre quasi-gratuite (vive le taux de change) bref cela passe tantôt pour une boucherie, tantôt pour une sinécure. La presse anglaise de l’époque, très hostile, n’aide pas : elle disait un peu n’importe quoi sur le sujet.
  • Je crois avoir fini par comprendre d’où venait la persistante incohérence des chiffres quand j’ai lu le discours de Nasser en 1956 => il disait : « le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l’exécution des travaux. » Forcément, si on comprend que tous ceux qui travaillaient là-bas sont morts… Une chose est sûre : hommes, femmes, enfants enlevaient la plupart du temps la boue du chantier sans pelles et sans brouettes, dans des conditions qui rappelaient davantage le servage qu’un projet universaliste du XIXème siècle. Shame.

Statue de l'EgypteEn 1863, Saïd Pacha mourut sans avoir vu la fin du projet (so sad Saïd); son successeur, Ismaïl Pacha, assez hostile aux Français, arrêta tout et interdit la réquisition des fellah. Le conflit fut résolu grâce à l’arbitrage de Napoléon III : la France apporta beaucoup de capitaux supplémentaires et fit venir, à la place des fellahs, des machines qui accélèrent le rythme des travaux. Vive la technique.

Enfin, le 15 août 1869, dans l’enthousiasme international, les eaux de la mer Rouge rejoignirent celles de la mer Méditerranée : le canal abrégeait de 8000 kilomètres la navigation vers l’Asie, à une époque de plein essor du commerce entre les peuples! Une fête somptueuse fut organisée pour l’inauguration toutes les puissances européennes y participèrent… sauf l’Angleterre. Perfide Pénible Albion.

La fin

En 1875, alors que le canal commençait enfin à rapporter de l’argent, le gouvernement égyptien, trop lourdement endetté, vendit toutes ses actions au gouvernement anglais. On comprend dès lors que Nasser ait tant détesté les Anglais : sans avoir pris aucun risque, et ayant même activement lutté contre le projet, ils en devinrent les principaux actionnaires (No risks, full rewards : bien joués les petits Britishs). Pendant ce temps, l’Egypte n’avait plus rien.

Pire encore : en 1882, par peur de voir un leader nationaliste prendre le contrôle du canal et ne pas honorer la dette du pays, la Grande Bretagne envahit l’Egypte (Posey). Ils finirent par se retirer en 1922 mais maintinrent sous leur coupe les descendants de Saïd Pacha… Jusqu’à ce que le Raïs, Gamal Abdel Nasser, détrône le roi Farouk en 1952 : ce jour est devenu la fête nationale (et maintenant vous comprenez mieux pourquoi la princesse Al Tarouk de OSS 117 déteste Nasser).

=> Bref, comme le canal était devenu le symbole d’une dépossession identitaire et d’une spoliation financière en Egypte, il a logiquement été, à partir de 1956, le cadre privilégié de son sursaut identitaire, déclenché par le discours de Nasser : « La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Egypte. La Société du canal de Suez à Paris ne cache qu’une pure exploitation. »

Le nom de code de l’opération militaire pour chasser les Occidentaux? Lesseps. Et l’immense statue de Lesseps par Bartholdi, qui trônait au bout de la jetée de Port-Saïd, fut immédiatement dynamitée…

Il n’en méritait pas tant!

Et maintenant, la qdjb : Quelle femme a refusé, en 1955, de céder sa place à un passager blanc dans l’Etat de l’Alabama?

Aude

[1] Mea culpa, il n’était pas vraiment “architecte” au sens plein du terme, puisqu’il était avant tout diplomate, mais je ne trouvais pas de meilleur terme pour dire qu’il avait dessiné le canal.

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