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Comment on a failli avoir une monarchie

On 18/02/2015 by admin

Hello les BG,
Drapeau tricoloreLa question du jour bonjour était Sous quel nom est plus connu Henri d’Artois, duc de Bordeaux, qui fut prétendant à la couronne de France de 1844 à sa mort en 1883?: Dom F. a magnifiquement triomphé du comte de Chambord (1820-1883), aussi nommé Henri V, qu’on connaît parce que, en 1871 (aux tous débuts de la IIIème République), il a refusé d’adopter le drapeau tricolore, faisant ainsi échouer le retour de la monarchie en France.
En somme, c’est un peu grâce à lui que la IIIème République – que tout le monde considérait à l’époque comme provisoire – s’est finalement ancrée et qu’elle a finalement duré 70 ans : sans le comte de Chambord, nous serions même peut-être encore dans une monarchie…

 

I. L’enfant du miracle

Quand le comte de Chambord refusa d’adopter le drapeau tricolore, il avait 51 ans – et cela faisait 41 ans qu’il vivait en exil.

  1. Sa naissance avait ému le pays entier, parce qu’elle s’était produite dans des conditions vraiment extraordinaires :
    • son père, le duc de Berry, un “ultra” (c’est-à-dire un royaliste qui prônait un retour à l’Ancien Régime et à ses valeurs traditionnelles) avait été assassiné en 1820 par Louis Pierre Louvel, un ouvrier bonapartiste. Pourquoi? Parce que le duc de Berry était le dernier descendant des Bourbons (branche aînée) et n’avait pas encore de fils – donc Louvel, qui haïssait les Bourbons et souhaitait un retour de Napoléon, voulait “éteindre leur race”.
Louvel et le théâtre
Pourtant, à cause de sa mort, le duc de Berry m’est plutôt sympathique  : pendant son agonie, il eut le temps de dire qu’il regrettait de “mourir de la main d’un Français” (Ça c’est mignon) et, surtout, il réclama à de nombreuses reprises “La grâce, la grâce pour l’homme” qui l’avait tué (Ça c’est vraiment mignon) [NB: l'assassin, Louvel, fut néanmoins exécuté 4 mois plus tard].
La cour, dont une partie s’était réunie près de lui pendant son agonie, fut très émue par sa mort : le mardi gras, qui tombait ce jour-là* fut annulé et, surtout, le théâtre devant lequel s’était produit le drame fut rasé en signe de deuil (!) : aujourd’hui encore, rien n’a été reconstruit à cet emplacement, qui est un simple square (rue de Richelieu, face à la Bibliothèque Nationale, cf photo).
  • Bref, la France pensait qu’il n’y aurait plus d’héritier Bourbon – pourtant, huit mois plus tard, presque inespéré, naquit un enfant, le petit Henri, qui avait été conçu juste avant l’assassinat de son père. L’affection populaire autour du petit orphelin, “l’enfant du miracle” (ainsi que le nomma alors Lamartine), fut si forte qu’une grande souscription populaire décida de lui offrir le château de Chambord, qui venait d’être mis en vente… d’où le titre de courtoisie que, par reconnaissance envers les Français, le “comte de Chambord” porta durant toute sa vie d’exil.
  1. Comte de ChambordCet exil intervint très tôt dans sa vie : le petit Henri n’avait même pas dix ans quand son grand-père, le roi Charles X, “ultra” (comme son fils) impopulaire, fut chassé du trône lors des Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) : Charles X abdiqua et demanda à son cousin, Louis-Philippe d’Orléans, de faire acclamer son petit-fils en prenant la Régence.
    • Pas de chance : Louis-Philippe, qui n’avait jamais aimé ses cousins Bourbon, enregistra soigneusement l’abdication de son cousin Charles X, mais oublia en revanche tout aussi soigneusement de dire que l’abdication de Charles X était faveur du petit Henri… Coquinou! => c’est de cela que procède la fameuse différence du XIXème siècle entre monarchistes “légitimistes” (c’est-à-dire pro-Henri, jeune comte de Chambord) et “orléanistes“, c’est à dire pro-Louis-Philippe d’Orléans, le cousin “usurpateur”.
    • Je ne peux pas vous raconter cette fois-ci la folle équipée de sa mère, elle-même un peu folle, qui essaya (et échoua lamentablement) de soulever le pays en 1832 pour le faire remettre sur le trône – mais je vous raconterai, un jour, promis, sa cavale, sa détention et finalement son discrédit.

 

II. L’exil et la vaine attente du retour au pouvoir:

  1. L’attente patiente:
Contraints et forcés, Henri et son grand-père Charles X partirent en exil et se fixèrent en Autriche : Henri, ne perdant pas une miette de ce qui se produisait en France, y développa un programme politique solide et attendit le moment de revenir sur le trône.
  • NB: A la mort de son grand-père Charles X (il avait 24 ans), il fit une proclamation qui montre son caractère:  « Je ne renoncerai jamais aux droits que, d’après les lois françaises, je tiens de ma naissance. Ces droits sont liés à de grands devoirs qu’avec la grâce de Dieu, je saurai remplir ; toutefois je ne veux les exercer que lorsque, dans ma conviction, la Providence m’appellera à être véritablement utile à la France. Jusqu’à cette époque, mon intention est de ne prendre dans l’exil où je suis forcé de vivre que le nom de comte de Chambord ; c’est celui que j’ai adopté en sortant de France. »
Quelque chose est important à noter, car à mes yeux sincère : Henri ne veut pas que le sang français coule par sa faute. Du coup, quand en 1848 son oncle “usurpateur” Louis-Philippe est chassé et que Napoléon III est élu Président (avant de se faire plébisciter Empereur), il refuse de lever les armées qu’on lui propose et préfère attendre :
  • Prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au monde que, fidèle aux lois du royaume et aux traditions de mes aïeux, je conserverai religieusement jusqu’à mon dernier soupir le dépôt de la monarchie héréditaire dont la Providence m’a confié la garde, et qui est l’unique port de salut où, après tant d’orages, cette France, objet de tout mon amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur“.
(NB: forcément, quelqu’un qui dit “la France, objet de tout mon amour” gagne ma sympathie mais vous vous avez le droit d’avoir une autre opinion hein?) (…”Ma France aux yeux de tourterelle / Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop“…)
=> Bref, le jeune Henri, pendant tout le Second Empire (185-1870), patienta en attendant son heure, devenant du même coup un peu moins jeune : il avait 49 ans quand Napoléon III fut fait prisonnier à Sedan le 2 septembre 1870 : deux jours après, le Quatre septembre (“Marrant, c’est le nom du métro de la ligne 3“?  => Normal, c’est fait exprès) 1870, la République fut proclamée par Gambetta**.

2. L’échec du retour, à cause du drapeau:

Henri et le drapeauLa République n’était, à l’époque, pas encore un régime aimé des Français (les Républicains n’avaient d’ailleurs obtenu, un an auparavant (aux législatives de 1869) que 8% des sièges) : il faut les comprendre –> à l’époque, les deux seules Républiques qu’ils avaient connu étaient :
  • La Première République (1792 à 1804), marquée du sceau de la Terreur de la Convention (1792-1795)
  • La Deuxième République, de 1848 à 1852, qui, malgré ses mesures généreuses (suffrage universel, abolition de l’esclavage et de la peine de mort, …), fut remplacée par Napoléon III par le Second Empire avec un plébiscite de 92% des voix.
Bref, comme Gambetta le savait, la majorité du pays ne voulait pas d’une République : aux élections de février 1871, les Républicains n’obtinrent qu’un tiers des voix, avec 2/3 pour une monarchie.
Oui mais quelle monarchie? Légitimiste ou orléaniste? Chacun des camps pesait environ 1/3 de l’Assemblée.
  • Finalement, comme notre Henri-comte-de-Chambord n’avait pas réussi à avoir d’enfant (drame de sa vie), les Orléanistes se rallièrent à lui – en se disant que, après sa mort, la monarchie retournerait aux Orléans et tout le monde serait content. Bref, il ne restait plus à Henri qu’à accepter le pouvoir que l’Assemblée Nationale lui offrait.
Oui mais.
  • Oui mais, de manière totalement imprévue, Henri refuse le drapeau tricolore, qui symbolise à ses yeux les excès de la Révolution et le meurtre (notamment) de son père : il désire le retour du drapeau blanc de ses ancêtres. Il ne se rend sans doute pas compte qu’aux yeux des Français, le drapeau blanc signifierait le retour à l’Ancien Régime et aux privilèges de la noblesse : au contraire, il fait non seulement de ce point un principe, mais surtout, il croit ne pas avoir le choix car: “je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse” => s’il acceptait quelque chose contre ses principes et son honneur pour inaugurer son règne, il pense qu’il serait d’emblée déconsidéré.
Cette décision est évidemment très mal prise. A mon sens, le jugement le plus subtil sur ce refus, qui me semble être moins simple que juste un stupide entêtement -comme il est souvent présenté- est celui de l’historien Daniel Halévy : « Ce prince [...] faisait-il son devoir de roi ? [...] Quel Capétien l’eût compris ? [...] Chambord n’était pas un homme de l’ancienne France, son acte ne se relie en rien à la tradition toute réaliste de nos rois. Chambord est un enfant des émigrés, un lecteur de Chateaubriand. [...] Par sa décision, la Monarchie française quitte terre, devient légende et mythe. »
=> En effet, aussi défendable qu’ait été son acte voulu pour l’honneur, cela restait un acte d’honneur peu pragmatique, qui ne prenait pas en compte la réalité de l’aspiration des Français.

 

A partir de ce moment, l’Assemblée Nationale, élue pour ramener un roi, se trouva coincée dans la République qui avait été pensée par tous comme simplement provisoire. Le comte de Chambord, ayant engagé son honneur sur le fait qu’il ne cèderait pas (“Personne, sous aucun prétexte, n’obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution“), ne pouvait plus faire demi-tour.
Il tenta bien de contourner le problème et de rattraper le terrain perdu, au bout de deux ans, en demandant au Président de la République de l’époque (le général Mac-Mahon) de le faire pénétrer à l’Assemblée Nationale pour se faire acclamer par les députés et en finir. Mais c’était sans compter avec l’ambition personnelle de Mac-Mahon, pourtant officiellement un monarchiste, qui préférait bien entendu rester Président : Mac-Mahon refusa tout simplement de le rencontrer et, à la place, fit voter une loi qui fixait son mandat présidentiel à sept ans pour gagner du temps (ce qui demeura jusqu’à Chirac): aucun des députés ne savait que le comte de Chambord attendait pendant ce temps à côté…
Malgré cet ultime revers, Henri croyait encore que son retour serait un jour possible – mais, évidemment, ses soutiens s’amenuisèrent au fil des années pendant que les Républicains gagnaient du terrain.
Henri finit par mourir, dix ans plus tard, seul avec son honneur.
Et la République “provisoire” ne devint plus provisoire du tout…

Voilà, merci Henri pour la République – et maintenant vous attendez la question du jour bonjour, mais, étant donné un gros changement d’agenda de mon côté, il n’y aura pas de question pendant trois semaines. J’entends déjà le bruit de verre brisé de votre cœur, mais ce qui est trop cool c’est que, du coup, je vais vous reparler de mes héros historiques préférés: next time, on s’intéressera à la raison pour laquelle Jean MonHéros Moulin portait toujours une écharpe – or, croyez-moi, c’est une histoire qui vaut le coup.
Poutous!

Aude

 

pps : le quizz!
*donc oui, hier, mardi gras, c’était un peu l’anniversaire de sa mort
** Il y eut une émeute qui fit irruption dans l’Assemblée – dans la pagaille, Gambetta, qui voulait continuer à se battre contre les Allemands et ne pas accepter de leur livrer l’Alsace et la Lorraine, proclama la République
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