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La RPP de la conquête d’Alger (+bonus sur Abd el-Kader)

On 11/12/2015 by admin

Salâm,

La question du jour bonjour était En quelle année eut lieu la conquête d’Alger? et la réponse était en 1830[1]  => Bravo Guillaume C!

–in short–
Contrairement à ce qu’on imagine, la conquête de l’Algérie, brûlante aujourd’hui encore pour nos deux pays, a été réalisée un peu complètement par hasard : notre roi Charles X (1824-1830), très mécontent de sa majorité électorale libérale & craignant pour son trône, décida en mars 1830 l’expédition d’Alger pour changer de sujet et calmer l’agitation politique.
Pas de chance pour lui :  son stratagème échoua à quelques jours près − la conquête d’Alger eut lieu le 5 juillet et, le temps que la nouvelle parvienne à Paris, la révolution des “Trois Glorieuses” (27, 28 et 29 juillet 1830) était déjà en marche.
Bye bye Charlie, bonjour l’Algérie.

 

–in moins short–
En mars 1830, Charles X (1757-1836), le frère ultra(royaliste) de Louis XVI, avait très envie de ne pas terminer décapité comme son aîné.

Sa stratégie Anti-Décapitation était donc de ne jamais rien céder à ses parlementaires (“Si je cédais à [leurs] exigence[s], ils me traiteraient comme mon malheureux frère; sa première reculade a été le signal de sa perte“).
Du coup, quand les députés de la majorité libérale réclamèrent que le gouvernement soit nommé par eux et non par lui en fonction de ses envies, il refusa et, en réponse, menaça implicitement de gouverner par ordonnances, c’est-à-dire en se passant du soutien des députés. #Subtilité. Pour faire contrepoids, il annonça dans le même discours un sujet censé lui offrir une union nationale : une expédition contre Alger, afin de détruire le vieux repaire de pirates barbaresques et y faire cesser l’esclavage.

  • Ce qui était bien, c’est qu’il existait un prétexte officiel à l’expédition : venger l’honneur de la France, humiliée au travers de son consul qui avait été “souffleté” par le dey d’Alger. [Le gouverneur ottoman, exaspéré par une sombre histoire d'entrepôt fortifié malgré la parole donnée + d'une dette française vieille de trente ans toujours pas remboursée, avait frappé le consul au visage avec le manche de son chasse-mouches − #Hachma.]
  • Ce qui était moins bien, c’est que l’histoire du soufflet durait depuis 3 ans, la dette depuis 30 ans, les pirates depuis 300 ans et l’esclavage depuis 3000 ans, donc tout cela semblait moyennement urgent. Mais la popularité du régime, elle, semblait en revanche très urgente, donc,  ni une ni deux, on prépara à Toulon une superbe flotte de près de 500 navires, on embarqua plus de 60 000 hommes, et on vogua gaiement vers Alger à la RPP (Recherche de la Popularité Perdue).

Toute comparaison avec des pays d’Afrique du Nord où l’on aurait récemment “combattu pour la démocratie” serait totalement fortuite.

Attention : à l’époque, l’Algérie n’était pas encore l’Algérie :

  • Carte le pays n’existait pas encore : c’était seulement un territoire du (très) vaste Empire Ottoman. [Et, malheureusement pour le dey et son chasse-mouche, le sultan ottoman avait vraiment d'autres chats à fouetter que de protéger Alger : "l'homme malade de l'Europe" avait sa dose de problèmes dans les Balkans, où les Grecs venaient de réussir leur indépendance après quatre siècles de domination musulmane. →Grexit.]
  • sur tout le territoire algérien, il y avait tout juste 3 millions d’habitants, alors que la France en comptait 12 fois plus (36 millions) [tandis qu'aujourd'hui, la population française a à peine doublé (66 millions) et celle d'Algérie a été multipliée par 13 (40 millions à fin 2015)].

Sidi FerruchL’équilibre des forces était donc très favorable aux Français, d’autant que, malins, au lieu d’attaquer directement Alger, ils débarquèrent le 14 juin sur une plage quasi déserte à Sidi Ferruch (à 20 km d’Alger), puis passèrent tranquillement par la terre et prirent le dey à revers. #Astuce. Bilan de l’opération : environ 400 morts français. Le dey fut expédié en Italie et la nouvelle de la victoire expédiée à Paris, mais vous connaissez la chute de l’histoire : cela ne changea pas celle de Charles X, qui, entre-temps, avait eu la très mauvaise idée de dissoudre la Chambre (le 16 mai), provoquant ainsi des élections encore plus défavorables (les 23 juin et 19 juillet), qu’il s’apprêtait à dissoudre derechef − avant d’être stoppé net dans son élan cathartique par la Révolution de Juillet, dite des Trois Glorieuses. Sacré Charlie.

En somme, malgré cette conquête-pour-rien, Charles X n’a tout de même pas tout raté, puisqu’il n’a pas fini décapité : il avait d’ailleurs toujours dit « J’aime mieux monter à cheval qu’en charrette[2] » − et il partit en effet en exil où il mourut six ans plus tard, pas très regretté.
Bref, c’est sur cette RPP que commence l’histoire de l’Algérie française, qui dura 132 ans!
NB : A vrai dire, je n’avais pas vraiment réalisé que plein de lecteurs seraient intéressés par l’histoire d’Abd el-Kader, le héros de la résistance à la conquête française (également le héros personnel de pas mal de lecteurs soufis-lovers), donc je vous ai mis une mini-hdjb en post-scriptum, tellement je suis une fille cool.

Kisses,

Aude

 



ps-Focus-sur-Abd-el-Kader :

Portrait Abd el KaderConsidéré comme un héros national en Algérie, Abd el-Kader, né en 1808, avait  23 ans
quand une assemblée générale de chefs de tribus décida de lui confier les rênes de la guerre sainte contre les Français.

  • Cette guerre sainte avait commencé quasiment immédiatement après la conquête d’Alger, quoi que doucement : après tout, le dey chassé d’Alger était un Ottoman (donc un Turc), et les tribus de la Régence d’Alger, brusquement libérées, ne s’organisèrent d’abord que défensivement, pour veiller à ce que les Français n’étendent pas leur domination (=hors de question de voir l’ancienne domination turque être remplacée par une française − mécréante de surcroît).
  • Or, effectivement, les Français ne tardèrent pas à mettre la main sur les villes du littoral (il est vrai assez tentantes car très mal défendues) : Abd el-Kader, pieux soufi qui savait lire depuis ses 5 ans, connaissait par cœur le Coran depuis ses 12 ans (solide) et pouvait citer de tête des passages entiers du Grand Maître ésotérique Ibn Arabî ou de l’historien Ibn Khaldûn mais aussi de Platon ou d’Aristote (très solide), fut nommé, malgré son jeune âge, à la tête du “petit djihad“, c’est-à-dire la guerre contre les infidèles (à différencier du “grand djihâd” = le combat contre les passions impures)
  • Les Français, qui n’avaient à l’époque aucune envie de contrôler l’arrière-pays, traitèrent avec lui dès 1834 et lui fournirent armes & soldats pour son armée. Evidemment, l’inévitable guerre reprit tout de même, mais, en 1837, l’émir Abd el-Kader − dont le titre était “commandeur (=”émir”) des croyants“, donc le même titre que les premiers califes successeurs du Prophète − signa un nouveau traité avec le général Bugeaud : le traité de la Tafna, assez avantageux puisqu’il lui donnait le contrôle des deux tiers de l’actuelle Algérie.
  • Il fonda alors un vrai Etat (avec la charia, une monnaie, des taxes coraniques) − qui ne dura que quelques années, car dès 1839, les guerres reprirent (chaque camp considéra que l’autre violait le traité de la Tafna) et sa “smala “(=ville de tentes) fut capturée en 1841. La guerre était totale et très dure de part et d’autre : les méthodes de décapitation semblent barbares aux Français qui pratiquaient, eux, la politique de la terre brûlée ou, vers 1844-1845, les non moins barbares enfumades (pour asphyxier l’adversaire).
  • En 1847, épuisé, isolé, Abd el-Kader se rendit, convaincu  qu’Allah n’avait pas voulu sa victoire (une partie de la jeune génération algérienne a tendance à le considérer comme un traître, se disant qu’il aurait dû mourir au combat). Il fut emmené en détention en France et, progressivement, de mieux en mieux traité (il séjourna au château d’Amboise) : les Français respectaient cet adversaire pieux, poète, érudit et d’un indéniable charisme naturel, qui acquit l’image de “noble ennemi de la France”.
  • Cinq ans plus tard, Napoléon III -tout juste arrivé au pouvoir- lui accorda l’exil convenu en terre d’islam (en Syrie), où Abd el-Kader continua à élaborer son œuvre faite de poèmes, de souvenirs, de méditations mystiques et de réflexions humanistes qui le rendent aujourd’hui aussi célèbre que ses combats (compilées dans Lettres aux Français, elles sont fortement recommandées par mes lecteurs soufis-lovers, notamment pour leur regard sur les liens Orient et Occident // Chrétienté et Islam, qui passionnaient Abd el-Kader).
  • En 1860, lors d’un massacre par des fanatiques sunnites de minorités chrétiennes, juives, grecques et maronites en Syrie, il protégea personnellement les victimes et fit arrêter des émeutiers : son action lui valut la Grand Croix de la Légion d’Honneur par Napoléon III (devenu décidément son ami) et Abd el-Kader intégra même une loge maçonnique en 1864 (ce qui est une autre bonne raison pour une partie de la nouvelle génération algérienne de le considérer comme traître).

Bref, par sa hauteur de vues, son ouverture et la tolérance, mais aussi par ses combats dès le début de la conquête française au nom de l’islam, Abd el-Kader est source de paradoxes, considéré simultanément comme un modèle de l’islam de paix, comme un champion islamique ou comme père de la nation moderne algérienne −visages qu’il a peut-être tous.
[Pour ma part, j'aurais tendance à trancher le débat en disant que je crois, a minima, à sa baraka (=terme islamique qu'on pourrait traduire par "bénédiction", mais aussi "aura"), puisque mon grand-père est né dans sa maison de la Guetna dans laquelle il avait vu le jour. Du coup je considère qu'une irréfutable force mystique coule dans mon sang ;)]


[1] en fait initialement “En quelle année l’Algérie fut-elle conquise par la France?” mais je corrige pour répondre aux critiques (légitimes) de lecteurs et la date est le 5 juillet pour être précise (facile à retenir, ce fut le jour choisi pour l’indépendance de l’Algérie en 1962)
[2] Métonymie pour signifier qu’il préférait l’exil à la guillotine − soit exactement l’inverse de ce que l’impératrice Théodora avait déclaré à son mari Justinien, l’Empereur de Byzance, pendant la révolution de 532 où Justinien voulait fuir : « La pourpre est un beau linceul pour mourir », avait-elle tranché (autrement dit : “la mort en Empereurs plutôt que l’exil”) => d’ailleurs, Théodora & Justinien conservèrent le pouvoir et la vie, tandis que Charles X ne conserva que la vie. CQFD.

[3] Le premier qui ironise fera l’objet d’une malédiction en bonne et due forme

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