Passionné(e) d'histoire ? Recevez un email d'Aude chaque semaine.

Garanti sans spam

Leopoldine Hugo – N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.

On 02/10/2015 by admin

Hello,

La question du jour était : « Comment s’appelait le mari de Léopoldine, la fille préférée de VictorHugo? » et, well done Grégoire R., la réponse était Charles Vacquerie.

Portrait HugoVous aussi vous avez entendu parler des podcasts de Guillaume Gallienne sur France Inter? Cet été, il faisait, chaque matin, 4 minutes sur Victor Hugo.
C’était très cool – jusqu’au matin où, sans prévenir, il a subrepticement glissé entre deux phrases normales: « La légende veut que Charles Vacquerie ait préféré se noyer à son tour plutôt que de vivre sans Léopoldine »…
P.a.r.d.o.n.?la légende veut que“? Et pourquoi pas “la légende veut que Napoléon ait remporté la bataille d’Austerlitz”, tant qu’on y est?
La mort de Léopoldine est encore plus triste que celle de Vesper Lynd dans Casino Royale (et pourtant!) : un peu comme si James, qui ne réussit pas à sauver Vesper, ne réussissait pas non plus à remonter son corps et préférait donc rester au fond.

Mais si la mort de Léopoldine Hugo est véritablement rentrée dans l’Histoire, c’est surtout parce que c’est elle qui a inspiré à Hugo ses plus beaux poèmes des Contemplations (vous connaissez tous le sublime Demain dès l’aube[1] − le reste de l’ouvrage, qu’Hugo appelait “Les Mémoires d’une âme“, n’est qu’une addition de perles) : sans la douleur d’avoir perdu sa fille, le génie Hugo que nous connaissons n’aurait peut-être sans doute pas existé.
Bref, cette mort mérite bien d’être racontée, ne serait-ce que pour qu’on ne la laisse jamais être réduite à un négligent : “la légende veut que” – car comme dirait Hugo dans son poème dédié à Charles Vacquerie, « il ne sera pas dit que je me serai tue ».

Léopoldine Hugo, surnommée “Didine” (surnom très moche − oui on peut être Hugo et avoir mauvais goût), était la fille aînée d’Hugo et de son premier et grand amour, sa femme Adèle.
Léo portrait
Elle était jolie comme sa mère, douée & intelligente comme ses parents, et Hugo l’avait toujours littéralement adorée, si bien qu’il eut un mal fou à accepter l’idée qu’elle veuille, toute jeune (18 ans), se marier.
Un peu comme Hugo lui-même, le grand amour de Léopoldine était son amour “d’enfance”: Charles, qu’elle avait rencontré à 14 ans. Hugo n’aimait évidemment pas ce petit bourgeois de province − aucun père n’aime tout à fait l’homme qui lui prend sa fille, et surtout pas un possessif comme Hugo.

Charles et Léopoldine étaient mariés depuis à peine six mois : un beau matin du 4 septembre 1843, ils allaient déjeuner avec la mère de Charles, dans leur jolie maison au bord de la Seine. Un oncle arriva avec son tout nouveau canot & son jeune fils : il proposait d’amener Charles chez le notaire en bateau. Didine Léo n’était pas prête, mais, le temps de lester le bateau, elle put s’habiller pour participer à cette jolie promenade. Madame Vacquerie, inquiète de son déjeuner, les regarda s’en aller et pensa : « Il fait trop calme, ils ne pourront pas aller à la voile, nous déjeunerons trop tard ».

Le vent était très faible en effet, si faible que le notaire leur proposa une calèche pour le retour. Ils refusèrent, bien sûr, et remontèrent dans le canot. Mais, au moment où ils passaient une boucle de la Seine, un coup de vent, tout à coup accéléré par l’effet goulot entre deux collines, les fit chavirer[2]. Des paysans, sur la rive opposée, virent Charles reparaître sur l’eau et crier, puis plonger et disparaître puis monter et crier encore, et replonger et disparaître six fois. Ils crurent qu’il s’amusait alors qu’il plongeait et tentait d’arracher Léo, qui, ne sachant pas nager et empêtrée dans ses robes et dans le gréement, était restée coincée. Charles était excellent nageur, mais tout ce qu’il tenta fut sans succès − alors, voyant qu’il ne ramènerait pas Léopoldine avec lui dans la vie, ne voulant pas être sauvé, il plongea une dernière fois et resta avec elle dans la mort.

Pendant ce temps, Madame Vacquerie avait pris une longue-vue et regardait dans la direction de Caudebec. Ses yeux se troublèrent, elle appela un pilote et lui dit :
« Regardez vite, je ne vois plus clair, il semble que le bateau est de côté. »
Le pilote regarda et mentit : « Non, madame, ce n’est pas leur bateau », mais ayant vu le canot chaviré, il courut en toute hâte avec ses camarades.

Tombe

Il était trop tard. Lorsqu’on apporta quatre cadavres à Madame Vacquerie, sur ce même escalier d’où ils étaient partis, trois heures auparavant, elle ne voulut pas les croire morts, mais tous les soins furent inutiles. Léopoldine n’avait que 19 ans et son mari avait 26, l’oncle Pierre 62 et son fils Arthus 10. Léopoldine et Charles furent inhumés dans le même cercueil.

Hugo, qui était en voyage avec Juliette Drouet, ouvrit cinq jours plus tard le journal en prenant un café avec elle. Juliette raconta :
J’avais eu à peine le temps de regarder le titre du journal que mon pauvre bien-aimé se penche brusquement sur moi et me dit d’une voix étranglée en me montrant le journal qu’il tient à la main : «Voilà qui est horrible !» Je lève les yeux sur lui : jamais tant que je vivrai je n’oublierai l’expression de désespoir sans nom de sa noble figure.

Sans titre
Le journal racontait tout l’épisode et le repêchage des cadavres dans les moindres détails et se concluait par les mots “M. Victor Hugo est actuellement en voyage. On le croit à La Rochelle.”
Terrassé par la nouvelle, Hugo rentra aussitôt à Paris et n’écrivit plus pendant des années – puis il se lança dans Les Contemplations. Un des poèmes que je préfère est celui qu’il dédia à Charles : on sent qu’Hugo est déchiré entre sa rancœur contre celui qui lui a pris deux fois sa fille par le mariage et par la mort, et la reconnaissance due à celui qui méritait d’être aimé (cf poème ci-dessous).

Bref, la question du jour bonjour[3] est : « Quel moine de Wittenberg cloua ses 95 thèses sur les portes de l’église en 1517?  »

La légende dit que je vous embrasse,

Aude

Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
Se sera de ses mains ouvert l’affreux cercueil
Où séjourne l’ombre abhorrée,
Hélas ! et qu’il aura lui-même dans la mort
De ses jours généreux, encor pleins jusqu’au bord,
Renversé la coupe dorée,Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
Sous un suaire aux plis funèbres,
Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
De le faire pour les ténèbres ;Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,
Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,
Donné sa vie à ma colombe,
Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,
Sans que la voix du père à genoux ait parlé
A cet âme dans cette tombe !En présence de tant d’amour et de vertu,
Il ne sera pas dit que je me serai tu,
Moi qu’attendent les maux sans nombre !
Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau,
Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau
Fait asseoir une strophe sombre !N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir
L’espérance joyeuse encore,
Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans
Et le sourire de l’aurore,

A tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
Par qui toute peine est bannie,
A l’avenir, trésor des jours à peine éclos,
A la vie, au soleil, préféras sous les flots
L’étreinte de cette agonie !

Oh ! quelle sombre joie à cet être charmant
De se voir embrassée au suprême moment,
Par ton doux désespoir fidèle !
La pauvre âme a souri dans l’angoisse, en sentant
A travers l’eau sinistre et l’effroyable instant
Que tu t’en venais avec elle !

Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
— Que fais-tu? disait-elle. — Et lui disait : — Tu meurs
Il faut bien aussi que je meure !
— Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
Ils se sont en allés dans l’ombre ; et maintenant,
On entend le fleuve qui pleure.

Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
Aie à jamais sur toit l’ombre de Dieu penché !
Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
Dors, mon fils, auprès de ma fille !


[1] D’ailleurs, plein de lecteurs m’ont envoyé une jolie adaptation musicale

[2] Si vous aussi vous avez toujours cru que c’était le mascaret (= la fameuse grosse vague de la Seine) qui avait fait chavirer le bateau, sachez que j’ignore tout à fait pourquoi on nous a trompés depuis tant d’années. Une autre version est qu’ils auraient chaviré après avoir heurté un bas-fond (mais cela ne me semble pas logique : Léo eût eu pied)

[3] Je sais que je rappelle très rarement les règles, donc, pour une fois : on ne cherche la réponse nulle par ailleurs que dans sa mémoire! kissloveflex

Envoyez à un ami DEVENEZ LECTEUR

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Passionné(e) d'histoire ? Recevez un email d'Aude chaque semaine.

Garanti sans spam