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Les Canuts, les damnés de la soie

On 22/07/2014 by admin

Chers tous,

 

La dernière question du jour bonjour était Comment s’appelait le métier à tisser des ouvriers lyonnais de la soie, dont les révoltes marquèrent l’Histoire des idées au XIXème siècle ?. C’est Astrid D. qui a glorieusement répondu, en se souvenant du métier Jacquard, l’indispensable outil de travail des Canuts : Astrid, you’re the Best(FF), c’était écrit !

Pour ceux qui ont répondu « les Canuts » : sorry, ma question sur le « métier » vous a visiblement induits en erreur !

L’histoire de la soie à Lyon est une belle histoire : Lyon fut, en effet, une capitale mondiale de la soie pendant près de quatre siècles – à grands traits, de 1536 à 1930. En 1810, par exemple, ce secteur faisait vivre, directement ou indirectement, près la moitié des habitants de Lyon1.

  • En 1536, François Ier donna des privilèges à la ville, permettant l’installation de la corporation des soyeux et de la Fabrique lyonnaise de soierie
  • Mais, pendant longtemps, les Lyonnais restèrent dominés par les Italiens, plus expérimentés, qui, eux, savaient fabriquer des tissus à motifs – alors que les Lyonnais ne pouvaient faire que des tissus unis (pccchhhh, tellement des bling bling ces Italiens)
  • Grâce à Colbert (le fameux ministre de Louis XIV qui encourageait les industries nationales, notamment dans le luxe), les Français finirent par maîtriser les tissus à motifs – et, parallèlement, avec le succès de la mode versaillaise en Europe, ceux-ci devinrent la définition du Bon Goût : les autres Européens n’eurent bientôt pas d’autre choix que de les copier. (Eh ouais les Italiens, vous faites moins les fiers maintenant)
  • Jacquard et NapoAvec la tourmente révolutionnaire – où il ne faisait pas bon du tout porter de la soie – l’industrie lyonnaise périclita. Allant chercher des idées auprès des ingénieurs anglais, les soyeux s’inspirèrent de la mécanisation due à leur Révolution industrielle : Jacquard, un ingénieur, inventa ainsi le métier à tisser qui porta son nom, semi-automatique, qui permettait de gagner beaucoup en productivité.
  • Enfin, Napoléoncehéros arriva et encouragea à nouveau le secteur : c’est ainsi que le XIXème siècle fut l’apogée de la soierie – et que commence véritablement l’histoire des Canuts.

 

Mais d’abord, qui étaient les Canuts exactement ?

Le nom des Canuts vient probablement du mot canette, ou bobine (de fil). Connus pour leur cervelle*, ils sont surtout les ouvriers de la soie.

Leur histoire est émouvante et a le mérite de rappeler les conditions de vie ouvrière, souvent réellement atroces au XIXème – ce qui explique le succès des grands penseurs de la question sociale et socialiste (comme Marx, Proudhon, Blanqui et les autres), d’ailleurs fortement influencés par l’expérience des Canuts.

Leur première révolte, en 1831 eut un retentissement international : c’était le premier soulèvement de l’Histoire moderne de travailleurs pour revendiquer des conditions de travail plus acceptables. Leurs conditions de vie sont inimaginables pour 2014 : nos discussions tournent autour de la semaine de 35h ou 39h, pendant qu’eux faisaient leurs 35h en presque deux jours : ils travaillaient 15h à 18h par jour – au moins six jours sur sept de surcroît.

Comme ils n’avaient ni vacances ni RTT/jours fériés, autant vous dire qu’ils faisaient quasiment notre mois de travail en une semaine. Tranquille.

Sans volets

  • Leurs journées de travail étaient si longues qu’elles dépassaient toujours la durée du jour. Du coup, super pratique, plus besoin de volets : ainsi, les façades des immeubles lyonnais à la Croix Rousse (quartier canut) ont de très grandes fenêtres (car davantage de lumière = économies en bougie) sans aucun volet ancien (les volets, c’est pour les fainéants du XXIème siècle)
  • En revanche, leur salaire était inversement proportionnel à leur labeur (too bad): situé à environ 18 sous2 par jour (=prix d’un kg de pain) au moment de la révolte de 1831, il ne suffisait guère pour assurer les besoins vitaux quotidiens. 

 

Tout le problème remonte à une donnée économique simple : ils étaient payés “à la façon” c’est à dire au produit final et non à l’heure – donc peu importait qu’ils mettent 2 h ou 1000 h pour faire une robe : le client ne payait pas davantage pour autant.

De plus, les marchands soyeux captant l’essentiel des marges, personne ne se préoccupait réellement du fait qu’ils travaillent presque cent heures par semaine en restant dans une misère noire.

Enfin, la loi Le Chapelier (datant de 1791) interdisait de facto les grèves et la constitution des syndicats : ils pouvaient difficilement s’organiser pour réclamer une organisation des salaires leur permettant de (sur)vivre un peu mieux.

 

La Révolte des Canuts (1831), ou l’histoire un peu triste des pauvres qui se font écraser par les riches (pas comme dans les films)

La révolte de 1831 dura très peu de temps – quinze jours à peine – du 19/21 novembre au 5 décembre 1831 :

  • En octobre 1831, les Canuts firent valoir auprès du préfet que, puisqu’ils avaient accepté une baisse de salaire lorsque l’industrie allait mal (un an avant), ils voulaient récupérer leur salaire, maintenant que l’industrie allait bien – et surtout, qu’ils voulaient revenir à un salaire réglementé, pour que le problème ne se reproduise plus.
  • Le préfet, un vrai brave type à mes yeux (malgré son nom très moche de Bouvier-Dumolard), fit s’accorder les deux parties (riches soyeux et miséreux canuts) sur un tarif minimum, applicable dès le 1er novembre (« considérant qu’il est de notoriété publique que beaucoup de fabricants paient réellement des façons trop minimes …»). Il fit ensuite placarder dans Lyon des affiches avec le message suivant :

« Si, par exception, quelques ouvriers honnêtes ont encore des griefs à faire redresser, les voies légitimes leur sont ouvertes, et ils sont assurés d’y trouver une bienveillante justice ».

  • Malheureusement, les “riches”, c’est-à-dire les soyeux, ne trouvèrent pas qu’il s’agissait de bienveillante justice : sur les 400 soyeux de Lyon, 104 protestèrent contre cet accord (J’ai des aïeux soyeux et un peu peur de vérifier s’ils étaient dans les 104…) et arguèrent de la loi Le Chapelier pour faire casser l’accord paritaire.
  • Du coup, furieux, les Canuts descendirent, sans armes et avec leur fameux drapeau noir « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » (plus tard récupéré par les anarchistes) de la colline de la Croix-Rousse : ils tombèrent sur des soldats qui tirèrent sans sommation. 
  • DrapeauRemontant précipitamment, ils s’emparèrent d’armes et prirent en otage le Général et le Préfet (oh mais non, pas le gentil Préfet). Ils libérèrent ensuite le Préfet (aaaah) – puis le Général contre un Canut.
  • Il y eut environ 600 victimes chez les Canuts et une centaine chez les militaires.
  • Malgré leur succès (= la foule se joignit à eux ; les soldats refusèrent de continuer à leur tirer dessus ; la ville passa sous leur maîtrise (à l’exception de l’Hôtel de ville) ; leurs chefs réussirent à empêcher tout pillage, … ) ils furent rapidement pris en tenaille entre les velléités révolutionnaires de Républicains dans leurs rangs et les appels à la négociation du Préfet Bouvier-Dumolard.
  • Ils choisirent finalement la voie de la négociation en faisant confiance au préfet… Mais là, coup dur : le Préfet fut écarté par le gouvernement (c’est moche) — restés sans soutien, ils n’obtinrent finalement pas leur tarif réglementé (c’est encore plus moche). Ils se révoltèrent à nouveau (en vain) en 1834…

=> A la fin du siècle, le tarif fut (enfin!) appliqué – mais trop tard : l’industrie périclitait déjà…

Guignol le canut

Quoiqu’il en soit, les Canuts ont fortement marqué l’histoire de Lyon – et le créateur de Guignol (1808), qui était un canut & fils de canut, a ancré le « parlé » canut. D’ailleurs, maintenant vous saurez pourquoi Guignol (un canut aussi) porte une natte et une petite toque de cuir noir: les Canuts travaillant sans arrêt, ils n’avaient pas le temps de remettre leurs mèches derrière les oreilles pour empêcher les cheveux de se prendre dans les fils du métier à tisser… (Oui, ça calme un peu)

 

La question du jour bonjour est : Sous quel roi, qui lutta contre un prévôt de Paris dont le nom est une station de métro, fut établi le blason de Paris ?

Je vous embrasse – même ceux qui sont en vacances et qui ne profitent pas de la longueur des jours pour travailler comme des canuts

Aude

Ps : Si un jour vous allez à Lyon, allez absolument voir la maison des Canuts – clairement dans le top 3 des choses à faire. Les propriétaires sont adorables (je les ai appelés pour leur demander des précisions historiques) (merci Grigou pour leur numéro, t’es un cœur) et leur musée maison est passionnante : je vous la conseille sans aucun état d’âme dans la mesure où la visite est captivante et intelligente.

*cf la recette éponyme, avec du fromage blanc ou crème et fromage de chèvre frais, assaisonné d’herbes hachées, d’échalote, d’huile d’olive et de vinaigre

1 En 1830, Lyon comptait 165 000 habitants et comptait environ 6 000 artisans et 30 000 compagnons

2Vous le saviez peut-être : un sou équivaut à cinq centimes. Vous ne le saviez sûrement pas : 18 sous (90 centimes de Franc) équivalent à 2 € (de 2006).

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